SC^B K^ y yj •^;fl û'm. -: ^^ FOR THE PEOPLE FOR EDVCATION FORSCIENCE LIBRARY OF THE AMERICAN MUSEUM OF NATURAL HISTORY LKCUlNS ÉLÉMENTAIRRS LHISTOIRE NATURELLE OISEAUX J. G. CHENU Miiu (;i>- Pimcii'Ai. K l'école impériale de mébecine et de pharmacie mii.itairks O. DES mURS J. VERRE AUX I T i: I.OC I ST i ,N A T r R A L I S T E V O Y A G E T R TOME DEUXIEME — PREMIERE PARTIE Vautour fauve. P4RIS Vie TOR MASSON ET FILS PLACE DE l.'ÉC.iLE- DE -M 1862 ÉDECIKE LEÇONS ÉLliMENTAlKES L'HISTOIRE NATURELLE DES OISEAUX TOMK DKL'XII-ME IMP. SIMON RAÇON ET COMP , RLE l)*i:nFtJRTH, 1. O^ NEW YORK. „^. LEÇOÎ^ AIRES l.llISTOIIiE NATURELLl:; DES OISEAUX ,1. C. CHENU V.ÉDECIN PR1«CIPAL A l/ÉCOLU IMPÉRIALE DE MÉDECINE ET DE PIIAItMACIE MILlTAIIlES 0. DES MURS ET J. VERREAUX Orniiholosisle Naturaliste Tojagenr TOME D E U X I E M E PARIS LIBRAIRIE !.. HACHETTE ET C 77, nOILtlVAIiH SA I .\T-f, r. li M A I.N , 77 1802 XI " 951 SH' ^Stx^y^'^' \'\\i. 1. —Faucon Innii'i-, Vlaiil,('S(|ii'ils])oiirsuiv(Mit et. (|irils iiiimolciil à leur J';iiin, (aiulis ([iie les itrciiiicis l'assoii- vissoiil, (Ml ongloulissaiit des animaux qu'ils surprennoiit cl qui lie (loniiout, ni par lours niouvcmeuts, ni par leurs cris, aucun si^ne apparcni de donleni". Fig. 2. — P.use rufiponnc, Buteo rufipennis. Les oiseaux de proie Aceipitres (Accipiter, Kpervier), ou Rapaces {rapax, ravisseur), répondent dans la classe des oiseaux aux animaux' carnassiers de la classe des niannnifères, et forment, un ordre nalurel dont foules les espèces se nuancent en des types génériques assez distincts, et se groupent par des analogies de lormes, d'iiabitndes, cl même de coloration dans le plumage. 4 TREIZIÈME LEÇON. Les oiseaux de proie sont mieux armés qu'auctin des autres, et leur organisation leur donne les moyens nécessaires pour exercer leurs rapines; ils ont généralement les ailes plus amples et les muscles plus forts que les autres oiseaux; et c'est à ces avantages que sont dus leur hardiesse et leur courage. Leur bec est fortement courbé, acéré et tranchant; il est d'autant plus fort qu'il est plus court et recourbé dès sa base; leur tête est grosse et donne attache à de paissants nniscles, tlestinés au mou- vement du bec, dont la forme, ajoutée au poids de la tête et à la force musculaire, fait une arme offensive et défensive parfaite- ment appropriée aux habitudes aériennes. La base de cet organe est recouverte d'une membrane connue sous le nom de cire, colorée le plus souvent en jaune, et dans laquelle les narines sont presque toujours percées. Ils ont les yeux plus grands, plus enfoncés dans l'orbite que les autres oiseaux, et ces organes sont i)rotégés par une saillie que forme l'arcade sourcilière. Les yeux sont pourvus d'une membrane nyctitante, dont nous avons parlé dans nos généralités, et leur texture est en général plus solide. Cette conformation rend la vue des oiseaux de proie ])lus perçante, plus longue, plus sûre, et leur procure de grands avantages, Les Accipitres ont le })icd long, grèlc, les doigts menus, dé- liés, allongés, au nombre de quatre, unis à leur ])ase par un repli membraneux et terminés par des ongles ou serres, arrpiés, le plus souvent rétractiles et aussi robustes qu'acérés. Ce sont de puissantes armes, propres à la fois à saisir llicilement une proie qui fuit, à la retenir, à l'arrêter avec force et à lui fîiire de profondes blessures. Ces mêmes arjiics sont mises en jeu par des muscles très-forts qui agissent par de très-longs leviers, et souvent après avoir passé sur des poulies de renvoi qui augmen- tent beaucoup leur action. A la faveur de leurs ailes plus amples, garnies de pennes plus solides, mues également par des muscles ACCIIMTIIES. 5 plus forts, les oiseaux: de proie ga^neiil, plus nisémeiiL les haiiles régions, s'élèvent aii-dessii.^ de leiiis victimes et les poursui- vent avec plus de vitesse que celles-ci n'en peuvent mettre pour fuir. Suivant que les différentes parties dont nous venons de parler sont plus avantageusement conformées, le P»apace attaque plus facilement et triomphe plus certainement d'une proie plus puis- sante; et le courage, dont nous lui faisons honneur, n'est, suivant l'expression de Mauduyt, qu'une conséqnence d'une organisation plus heureuse. On n'a généralement sur ces oi- seaux que des idées fausses ou exagérées : ainsi, la voracité lâche et dégoûtante des Vautours, le courage et la magnanimité de l'Aigle, la stupidité ignoble des Buses, la férocité du Milan, figurent depuis des siècles dans le langage des poètes sans que les images qui en résultent soient vraies; et, après avoir établi que les oiseaux de proie représentent le génie de la destruction, on a ajonté que les mœurs de l'Aigle correspondent à celles du Lion, comme les habitudes du Vautour à celles de la Hyène. On pourrait au besoin multiplier les comparaisons et faire remarquer que, dans toutes les classes, il existe des animaux destinés à remplir les mêmes fonctions sur la terre, dans les airs et dans les eaux. Mais revenons ta Torganisation spéciale des Accipitres. C'est, nous l'avons déjà indiqué, la différence dans la structure des pennes des ailes qui fiiit que certains oiseaux de proie s'é- lèvent dans les hautes régions, tandis que d'autres ne peuvent pas en volant atteindre à de si grandes hauteurs; les premiers sont ceux qu'on appelle en fauconnerie Oiseavx de tfttut vol, et les seconds ceux auxquels on donne le nom d'Oiseaux de bas vol. Suivant la conformation de la serre, ces mêmes oiseaux ont aussi plus ou moins d'avantages pour combattre, saisir et terrasser leur proie, et les fauconniers appellent Oiseaux nobles ceux 1. (5 TREIZIEME LEÇON. qui ont les doigts longs et déliés, et Oiseaux ignobles ceux qui les ont proportionnellement plus courts et massifs. Comme chez les mammifères qui se nourrissent de chair, l'es- tomac des oiseaux de proie est moins compliqué, et les intestins sont plus courts que chez les granivores. 11 y a des oiseaux de proie dans toutes les contrées. Les plus grandes espèces vivent sur les montagnes, et en général dans les heux déserts; ils doivent, d'après leur manière de vivre, s'éloi- .gner de l'homme, comme l'homme a dû les repousser des lieux où il s'est fixé. Le plumage de presque tous ces oiseaux, de quelque genre qu'ils soient, à un fort petit nombre d'exceptions près, n'offre dans tous les pays que des couleurs soudures, dont le brun et le gris sont les plus ordinaires. Ils n'ont point de chant; leur voix n'est qu'un son rauque, aigu ou plaintif; leur extérieur est triste et sombre ; ils n'ont rien des grâces et de la vivacité des autres oiseaux ; ils ne se mettent en mouvement que pour découvrir et poursuivre leur proie. Ils vivent de celles qu'ils chassent sur terre, comme snr le bord des eaux, et plus rarement de cha- rognes et d'immondices; on les rencontre peu en troupes. Quand ils sont repus, ils demeurent dans l'inaction sur les rochers, dans les cavernes ou les retraites qu'ils ont choisies pour lenr séjour ordinaire. Comme de véritables maraudeurs, ils aiment à s'isoler de leurs semblables et à se partager une certaine surface de pays, sans souffrir que des étrangers viennent diminuer leur Imtin. Leurs nids se composent debiichettes assez négligemment assemblées, jetées sur les branches d'arbres ou placées sans ré- gularité i>;ur la roche nue, dans les lieux les plus inaccessibles des montagnes; ils y transportent le plus souvent leur proie, do là le nom iV aires (atpw, j'emporte)^ qu'on donne généralement à ces nids. La nature a heureusement restreint leur trop grande multiplication : ils sont, en général, moins féconds que les autres ACCIPÏTRES. 7 oiseaux; les plus grivuds ne l'ont qu'une ponte et ne produisent fprun ou deux petits par an; les autres, suivant leur taille, font deux pontes, exeeptiounellenient trois, et ehaque ponte est de deux ou de trois à quatre œufs. Les oiseaux de proie sont les tyrans des autres animaux. Quel- ques-uns d'entre eux cependant sout d'une utilité incontestable dans toutes les régions chaudes, par les services qu'ils rendent uaturcllenient; d'autres ont pu être dressés pour la chasse et ont servi aux plaisirs des grands seigneurs d'autrefois, comme ils pourraient servir encore aux plaisirs des petits seigneurs d'au- jourd'hui. L'apparition d'un Rapace est pour les autres oiseaux un signal d'alarme et de retraite; les chants cessent dans les airs; leurs habitants discontinuent leurs vols et leurs ébats i)Our se réfugier dans l'épaisseur des forêts, sous les plantes qui peuvent les cacher, et partout oij ils croient pouvoir être en sûreté contre leurs ennemis; la mère effrayée avertit ses petits par un cri qu'ils savent distinguer; elle les rassemble ou ils se cachent, tandis (ju'elle s'offre seule au danger qui les menace, et ce n'est qu'a- près que l'oiseau de proie a disparu que les chants et les ébats recommencent, que les femelles rappellent leurs petits, les con- duisent et reviennent près d'eux à leurs soins ordinaires. Ainsi, (listes et peu sociables eux-mêmes, les oiseaux de proie répan- dent l'alarme et l'épouvante partout où ils se présentent. Tous sont monogames; les uns vivent par paires isolées, dans un can- ton qui devient leur domaine; les autres se rassemblent en pe- lites bandes pour chasser en commun ou attirés par quelque charogne à dévorer. Ils recherchent les forêts les plus sauvages, les lieux les nhis retirés et les moins accessibles. TREIZIEME LECO^'. Fig. 5. —Vautour de Ruppell, Vultur Ruppelli. r Ordre. — ACGIPITRES. L'ordre des Accipitres ou Rapaces se divise en deux sous- ordres : Accipitres diurnes et Accipitres nocturnes. Les Accipitres diurnes forment deux grandes familles : les Vulturidés, chez lesquels le Lee et les ongles sont relativement longs, faibles et inoOensifs, quoicpie l'animal soit d'une grande ACClITir. RS. (îiillc et d'une gnuidv- loice inuscubin^, et les Falconidés^ cliez les([iiels les caractères de i'oidre, c'est-à-dire des armes et des Fig. 4. — Faucon GiM-faiil, Falcn Gijrfulro moyens de destruction portés à la ]tlus haute puissance, se trou- vent l'éunis plu? ou moins complètement ; car c'est graduelle- ment et par degrés souvent peu sensddes qu'on arrive au faucon, type le plus parfait de l'oiseau de proie. Les Accipitres nocturnes ne forment qu'un seul groupe et une seule famille, hs Strigidés ; ils se distinguent facilement des autres oiseaux du même ordre, surtout par l'aspect tout particu- lier que leur donne le volume de leur tèle, leurs grands yeux dirinés en avant et l'absence de cire à la l)ase du bec. 10 TREIZIÈME LECOK. laissons à l'étude do chacuno de ces familles et des genres principaux qu'elles comprennent. Dans les musées publics, comme dans les ouvrages spéciaux, la classification des oiseaux exige un bien plus grand nombre de divisions génériques établies par les ornithologistes de tous les pays; mais si nous voulions faire con- naître de suite tous ces genres, qui ne sont d'ailleurs que des subdivisions souvent peu importantes de ceux que nous adoptons, nous nous éloignerions de notre but. Nous avons cherché à imi- ter la méthode simple et facile de Linné et la forme descriptive de Buffon, nous réservant, à la suite de chaque ordre ou de cha- que grande division, de faire connaître, dans une leçon d'ensem- ble, toutes les subdivisions en usage dans les musées. Nos lec- teurs, ainsi initiés progressivement, comprendront facilement tous les détails de la classification la plus compliquée. Fig'. S. — f.houefle castanops, Strix aislimops, d'après Coul VliLTUlUDES. Il Fiu'. 6. — Vautour Anian, Vulhir monachus. ^'^ Famille. — VTÎLTURIDKS. La uoiirrilurc des oiseaux: de cette famille consiste priiicipa- lenient eu substances animales plus ou moins putiéfiées, ou en état de décomposition. Leur rôle, dans la natine, dit fort bien le doctenr J. Franklin, est de faire disparaître les restes des corps organisés, dont l'accumulation, surtout dans les contrées cbaudes du globe, produirait la peste ou la mort. Dans Tordre de la création, les Vullnridés sont des agents actifs de la voirie 1^2 TREIZIÈME LEÇON, du globe teneslri!. Les Yiilturidés sont, en effet, d'une si gniiide utilité, qu'ils se trouvent généialenieut protégés par la légis- lation locale ou par le consentement tacite des habitants. Ces oiseaux, dont on s'est plu à l'aire un objet de dégoût, et (ju'ils représentent comme le type de la lâcheté associée à la glouton- nerie, sont cependant d'une utilité incontestable. Le sentimenl universel a été injuste envers eux. Les fonctions qui concourent à l'hygiène publique méritent plutôt notre reconnaissance que notre dédain, et les Vulturidés, ces croque-morts naturels, ne disparaîtraient point sans entraîner, par leur absence, les i)lus tristes calamités. En effet, un des besoins les plus pressants de^' sociétés humaines, c'est de se soustraire aux émanations que ré- pandent, en se décomposant, les corps morts des hommes et des animaux, d'éloigner de la vue le triste spectacle de ces êtres sans vie, prêts à vicier l'air de leur infecte odeur. Eh .bien, ce besoin ne parait pas être moins impérieux pour la nature cpic pour l'espèce hun:aine; rien n'est plus merveilleux que les moyens (ju'elle a mis en usage pour le satislliire ou que la va- riété de secours qu'elle a su tirer de ses œuvres })our atteindre ce Ijut. Un animal n'a pas plutôt cessé de vivre qu'à l'instant airivent de toutes parts des milliers d'autres animaux pour le dévorer; des insectes, des oiseaux, et enlin des mammifères de plusieurs espèces; mais, de tous ces animaux, c'est sur les Vulturidés que la nature semble avoir le plus compté, surtout dans les pays chauds; car, avertis de très-loiu de l'existence d'un cadavre, ils arrivent pronq^tement et en grand nombre à la place (jii'il occupe. On ne s'étonnera donc pas de la protection que ces animaux ont trouvée chez tous les peuples : ils furent déifiés chez les Égyptiens; plusieurs nations punissent encore leur mort comme un crime, et partout ils vivent fomilièrement au milieu des hommes, qui leur rendent, selon rex[)ression de Erédéric Ciivier, eu bienveillance ce (pi'ils en reçoivent eu ulilité. VI LTURIDES. 15 Fig. 7. — Saicoiyniplie Cuniloi', Sarconniijihns Cûwlu 14 TREIZIÈME LEÇON. Les YuUuridés présentent cinq types ou genres principaux : 1 . Sarconmiphe (Sarcoramphiis, (jûpl, chair, ôdu'foc, bec crochu) ; 'i. Catliarte (Catliartes, y.o(.Oc/.pzc;, qui purilie); 5. Vautour (Vultur); A. Gypaète (Gypaetus^ yù-]/, vautour, ut-rô;, aigle); 5. Messager, ou Serpentaire [Gypogeraniis, yO-]/, vautour, yiplus récents, ne se trompent pas dans ce qu'ils écrivent sur cet oiseau. Mais leurs narrations isolées sont trop absolues ou incomplètes et ne donneraient, malgré le talent d'ol)sei'vation de ces voyageurs, qu'une exactitude approxima- tive. Leurs travaux, complétés par ceux cFauties voyageurs, nous permettront de présenter, aussi exactement que possible, l'his- toire du Condor. Il est bien certain que les Condors habitent sur les hauteurs ,000 u)Mies, 1 liouuue uc peut résister à la raré- laetiou de Tair. A l'est des Audes, le Coudor ue va que jusqu'à leurs derniers loutre-forts, c'est-à-dire le long du rameau orien- tal de la Cordillière jus(|u'à Coclialjandia, et même quelquefois jusqu'au commencement des plaines de Santa-Cruz de la Sierra; mais, comme de là aucune chaîne de montagnes ne réunit les Andes aux premières chaînes de la province de Chitjuitos, il ne passe pas cette limite, et ne peut arriver juscpie sur les montagnes du Brésil . Il est prohahle cependant que plusieurs autres motifs in- fluent, plus que la latitude et la hauteur, sur la préférence que donne le Condor à certains lieux. Son genre de vie l'ohlige à choisu' pour îisile des terrains couverts de rochers ou de folaises, parce qu'il ne se perche jamais sur les arhres, et qu'il lui faut non-seulement des points culminants d'où il puisse découvrir la campagne autour de lui, mais aussi des anfractuosités qui lui servent de perchoir et qui le garantissent de la pluie; aussi ne des- cend-il ni dans les pampas de Buénos-Ayres, quoiqu'il hahite les montagnes qui les bornent à l'ouest, ni au milieu des forêts, ni même au milieu des montagnes boisées, où les branches le gêneraient. Le Condor habite donc spécialement soit les monta- gnes sèches ou seulement peu boisées, soit les côtes maritimes où les falaises escarpées remplacent les montagnes. Pour qu'il se montre ailleurs, il faut qu'il soit attiré par la présence de trou- peaux de Brebis, de Lamas ou d'Alpacas, ou par beaucoup d'a- nimaux sauvages réunis en troupe. C'est par la même raison qu'un grand nombre de Condors suivent les cotes du Pérou et même celles de la Patagonie, où se rassemblent habituellement de grandes bandes d'Otaries et de Phoques; et les limites où s'ar- rêtent ces amphibies sont aussi celles que ne dépassent pas les Condors, On voit encore ces géants des airs planer à la hauteur des Andes péruvieimes, qu'ils parcourent dun vol rapide pour 2. 18 TREIZIÈME LEÇON, suivre de petites troupes isolées de Vigognes et de Guauacos. Mais aussi partout où ces animaux ont été détruits, la faim amène les Condors jusqu'aux environs des lieux habités, et même sur les routes. A la différence des Catliartes et des Vautours, dont nous par- lerons plus tard, le Condor s'isole pour faire la chasse, et ne se réunit guère à d'autres oiseaux que pour prendre sa part d'une pâture commune. On en voit cependant quelquefois deux, rare- ment trois, se reposer sur le même rocher. Le Condor, rassasié, reste flegmatiquement perché sur la cime des montagnes. 11 a, dans cette situation, un air de gravité sombre et sinistre. On le chasse devant soi, sans qu'il veuille se donner la peine de s'envoler. Tourmenté par la faim, au con- traire, il s'élève à une hauteur prodigieuse, et plane dans les airs pour embrasser d'un coup d'œil le vaste pays qui doit lui fournir sa proie. C'est surtout dans les jours où l'atmosphère est calme et sans nuages qu'on observe le Condor à des élévations extra- ordinaires. On dirait que la grande transparence des couches de l'air l'invite à passer en revue un plus grand espace de terrain. Cependant cet oiseau, comme la plupart des Vautours, est natu- rellement paresseux. Après avoir passé la nuit dans une crevasse de rocher ou de falaise escarpée, la tête enfoncée dans les épaules, il s'éveille à l'aube du jour, secoue deux ou trois fois la tête, attendant assez souvent le lever du soleil pour quitter son gîte, surtout s'il s'est bien repu la veille; il s'incline au bord du rocher, en agitant ses vastes ailes, comme s'il hésitait à partir, les déploie entin, et s'élance dans l'espace. 11 iie prend que diffici- lement son essor, et ne s'envole pas horizontalement ainsi que beau- coup d'autres oiseaux. On le croirait d'abord peu sûr de son vol, car il commence par décrire un arc de cercle en cédant à son propre poids; mais, prenant de suite son majestueux élan, les ailes ar- rondies, les rémiges écartées les unes des autres, il se joue dans VULTIIP.TDÉS. 19 los airs avec aisance, sans ])araîtro é})i'onver la moinfire faticfne. Par (les monvenients oscillatoires pen sensi])les, il imprime à son vol toutes les directions possibles; il suit toutes les sinuosités du terrain rpi'il parcourt; il monte et descend dans les airs avec une rapidité incroyable : tout à l'iieure abaissé jnscpi'à raser le sol, perdu maintenant dans les nues. Mais que, du liant des airs, une proie vienne fra})per sa vue perçante, il se précipite ou plutôt se laisse tomber sur elle. Les voyageurs s'accordent pour dire que celte descente, rapide comme la flèche, est accompagnée d'un bruit particulier. Cette observation avait été signalée depuis longtemps par Garcilaso de la Véga et confirmée par d'Orbigny, qui, plus d'une lois, a été étonné de cette chute bruyante, alors (pie le vol ordinaire n'a rien qui éveille l'attention. Le Condor, avons-nous déjà dit, s'isole pour explorer succes- sivement les côtes, afin d'y chercher les animaux de tont genre que la mer rejette, ou les environs des lieux habités et les dé- tours des chemins, pour recuedlir les restes d'animaux jetés par l'homme; et quand il n'a rien trouvé, il se pose sur un pic ou STU^ une pointe de rocher dans le voisinage des troiqieaux, et il attend là qu'une Brebis ou un Lama s'éloigne de la troupe pour mettre bas; et, si les bergers ne sont pas en mesure de défendre lejenne animal, le Condor prend son vol, et, tournoyant à une grande hauteur au-dessus de la proie qu'il convoite, il attend la mise bas, fond sur la mère, non pour Tattaqner elle-même, mais pour dévorer son petit. D'Orbigny a été témoin d'une de ces scènes sanglantes dans un voyage d'Arica à Tacnn, snr la côle du Pérou. C'est un trajet de onze lieues sans eau, au milieu d'un désert de sable brûlant que la phiie ne rafraîchit jamais, et dont la poussière salée flùt encore sentir plus vivement la séche- i-esse. Des convois de Mules et d'Anes pesamment chargés par- courent incessamment le pays, et les Anes qui, là plusfpi'ailleurs, sont les souffre-douleurs des habitants, font le voyage, allei- el 20 TREIZIÈMK LEÇOIS. retour, sans qu'on les ménage le moins du monde; aussi en meurt-il souvent sur la route, où leurs cadavres sont prompte- ment dépecés. Quand un Ane fatigué ne peut suivre le con- voi, on l'abandonne après avoir divisé sa charge sur les autres plus valides et il regagne s'il peut l'habitation de son maître. Un de ces pauvres animaux ainsi abandonné, n'en pouvant plus, se coucha sur la route, prêt à rendre le dernier soupir ; des Urubus s'en approchèrent de suite et lui donnèrent quelques coups de bec peu redoutables; mais bientôt un Condor fondit sur cette proie, que lui cédèrent à l'instant les Urubus, restés à quel- ques pas en arrière et attendant sans doute avec impatience la lin du repas du Condor, dont ils n'osaient s'approcher. Ce pre- mier Condor ne larda pas à être suivi d'abord de deux, et bientôt après de sept à huit autres, qui, s' acharnant à l'envi sur leur victime, lui déchirèrent de leur bec tranchant, ceux-ci les yeux, ceux-là le ventre, et le tuèrent après lui avoir fait souffrir d'a- troces douleurs. D'Orbigny s'approcha alors de l'Ane, les Con- dors se retirèrent à une courte distance et planèrent au-dessus des petites collines des environs; mais dès qu'il se retira, ils revinrent à la charge et ne laissèrent que les os de leur victime. Une fois repus, ils s'envolèrent, mais non sans beaucoup de peine, ne pouvant prendre leur essor qu'après avoir longtemps couru en battant des ades. En pareille circonstance, et lorsqu'un Condor s'est gorgé de viande, il peut à peine voler; et s'il est poursuivi, il cherche à se rendre plus léger en dégorgeant une partie de ce qu'il a mangé. Les Indiens, qui connaissent les habitudes de cet oiseau et qui veulent s'en emparer, exposent dans un lieu découvert une Vache ou un Cheval mort, et attendent tranquillement la bu du repas, qui attire toujours plusieurs Condors. Dès qu'ils sont bien repus, les Indiens accourent armés de leurs formida- bles lassos, qu'ils lancent généralement avec succès. Quelques VULTUniDKS. 21 oiseaux sont pris, d'antres ])arviennent, an milieu du désordre, à s'échapper; mais lorsqu'un Condor est atleint ])ai' la fatale la- nière, on ne parvient à le tner ([u'a[)rès nue lutte souvent fort longue. Le capitaine Head en vit un jour une troupe de ([narante à cinquante acharnés sur le cadavre d'mi Cheval : cpielcpies-uns, déjà repus, ne purent s'envoler à Taspect du voyageur, qui les approcha à environ trente mètres. Les uns étaient perchés sur le cadavre du Cheval mort, d'autres l'entouraient, ayant une patte à terre et l'autre sur la proie qu'ils dévoraient. Un homme de la suite de ce voyageur, un fort mineur du Cornouailles, lit un jour uns rencontre à peu près semblable : en parcourant à cheval le fond d'une vallée, il y trouva un Cheval mort et des Condors oc- cupés à le dévorer. Le premier de ces oiseaux qui prit la fuite ne put voler qu'à une cpiarantaine de mètres; le cavaher se hâta de mettie pied à terre, et, courant sur l'oiseau, il le saisit par le cou. La lutte fut terrible, et ce n'est pas souvent qu'on voit quelque chose de semblable à ce combat entre un homme vigou- reux et un Condor. Il mit son genou sur la tète de l'oiseau et essaya de lui tordre le cou; mais le Condor résista violemment. Il semblait attendre que d'autres Condors, qui volaient sur sa tête, prissent parti contre l'honniie et vinssent à son secours. A la fin, pourtant, le mineur fut le plus fort; et croyant son en- nemi mort, il s'éloigna, tenant à la main, comme un trophée, k's plumes qu'il avait arrachées à l'aile du Coudor. En montrant à ses compagnons les dépouilles de sa victime, il assura qu'elle lui avait coûté plus de fatigues, et qu'il s'était peut-être exposé à plus de dangers que dans aucune des luttes qu'il avait soute- nues jusqu'alors. Mais ces oiseaux ont la vie si dure, qu'un autre cavalier qfii passa par le même endroit quelque temps après, trouva le Condor vivant encore et cherchant à s'envoler. Ou raconte même au sujet de la tenace vitalité de ces oiseaux 22 TREIZIÈME LEÇON (les faits qui seraient incroyables s'ils n'étaient attestés i)ar des voyageurs sérieux. Nous ne nous arrêterons pas aux exagérations tVUlloa, qui prétend le Condor à l'épreuve de la balle, par le tissu serré de ses plumes, qui constitue une sorte de cuirasse; d'Orbigny nie complètement le fait, et il a tué des Condors de Irès-loin, non-seulement avec des balles ordinaires, mais encore avec de petites chevrotines et même avec du })lomb numéro zéro. Néanmoins, le Condor étant plus grand et plus fort qu'aucun autre oiseau de proie, il doit nécessairement être plus difficile à tuer ; aussi vole-t-il longtemps encore avant de tomber, même après avoir été grièvement blessé. D'Orbigny a acquis la certi- tude que le Condor est très-difficile à mettre à mort par stran- gulation. 11 avoue même qu'après en' avoir blessé un d'une balle, sur la côte de la Patagonie, il voulut rachevcr de cette manière et ne put y parvenir qu'après une beure des plus pénibles efforts. Cette observation est applical)le, et [ilus positivement encore aux grands oiseaux de mer, comme les Albatros. Nous avons parlé du lasso; voici ce qu'est cet engin et en quoi il consiste : ce lasso, fait de cuir frais et tressé, a environ un centimètres et demi de diamètre, quelquefois moins; graissé lors de sa fabrication, il est extrêmement flexible et plus fort qu'une corde trois fois plus grosse; sa longueur est de sept à dix mètres, et une de ses extrémités forme un nœud coulant. Le Huaso, celui qui jette le lasso, doit être habile cavalier, car il est exposé à supporter de fortes secousses par la résistance des animaux qu'il a saisis. 11 prépare sa manœuvre en tenant à la main et séparés par deux doigts les tours assez larges du lasso et son extrémité formant le nœud coulant. Au moment de s'en ser- vir, il fait mouvoir la main ainsi armée autour de sa tête; et, après ces préliminaires, il le lance avec une telle précision qu'il ne manque jamais son but. Un Bœuf, par exemple, est pris par les cornes, un Cheval, un Condor, le sont par le col; et comme VULTUUIDÉS. 25 cehi est l'ait au ^i\h\)^ le cavalier retient l'autre cxlréuiité du lasso attachée à son coijis, et arrête tout à coup sa monture ; l'animal embarrassé reçoit alors lui aussi une telle secousse (jue cpielque- l'ois il est renversé. On attache souvent une des extrémités du . lasso à la contre-sangle de la selle, surtout lorscju'il s'agit de prendre de gros animaux; dans ce cas, le cheval, dressé à ce genre de chasse, se conduit comme s'il coimaissait d'avance la résistance qu'il doit éprouver; il tourne le liane vers l'animal pris et incline son corps dans la (hrection opposée. Stevenson, ancien secrétaire du président de Quito, et de lord Cochrane, a NU un Da-ul' sauvage; pris au lasso entraîner le Ihiaso et le Che- val, dont les pieds sillonnèrent la terre dans un espace de près de deux mètres. Les hidiens sont très-habiles dans ces exerci- ces, (ju'ils estiment au point de regarder conmie honteux de niaïKiuer le but; plusieurs individus des classes les plus élevées l'ont aussi de cet exercice un amusement; et, non-seulement au Chili, mais encore dans presque toutes les parties de l'Amérique du Sud, les habitants de toutes les classes, qui résident à la campagne, portent toujours un lasso derrière leurs selles; sou- \ent même on voit les enfants jeter le lasso y et prendre ainsi de la volaille, des Chiens et des Chats, dans les maisons, les cours et les rues : c'est ainsi que cet art, qu'on regarde comme indispensable, s'apprend dès l'enfance. Dans les guerres de lindépendance, de 18'20 ti 1828, les miliciens portaient leurs lassos, avec lesijuels ils étranglaient bon nombre de soldats espagnols. Le cavalier galopant à toute bride au moment de jeter le lasso, le malheureux qui se trouvait pris ne pouvait s'en débarrasser et était traîne derrière les pieds du cheval de son adversaire jusipi'à ce qu'il fût mort. On conl'ond souvent ei\ lùnope, avec le lasso, cpù rappelle assez, on le voit, la manière de condjattre des Laquearii, che^ les Uomains, un autre engin qui y a beaucoup de rapports, et 'H TUElZlÈaiE LEÇON, (jiu*. loii nomme bolas; celui-ci est d'origine exclusivement américaine. 11 cuiibiste en deux pierres arrondies, de la grosseur d'un œuf d'Oie, et même plus, enveloppées chacune d'un mor- ceau de vessie de Guanaco ou Lama. Elles sont réunies l'une à l'autre par une tresse fiiile en cuir de deux à trois brasses. On substitue quelquefois aux pierres des boules de métal, et au mi- lieu de la tresse on attache une autre courroie qui forme comme le manche d'une fourche, et dont on se sert pour faire toiu-ner les bolas et pour leur imprimer une plus grande rapidité. Lors- (pi'on lâche ce lien, les boules partent comme si elles étaient lan- cées par une fronde. Dans leur course, elles s'écartent l'une de l'autre, la lanière dont elles forment l'extrémité se tend, et, lorsqu'elle vient à rencontrer un corps qui fait obstacle à son pas- sage, les deux boules, ne pouvant perdre immédiatement la vi- tesse qu'elles ont acquise, prennent un mouvement circulaire. Elles tournent autour de l'obstacle en sens inverse l'une de l'autre. Si l'impression donnée a été très-rapide, la courroie est serrée avec force ; elle peut étrangler l'animal qu'elle saisit au cou. Si l'une des bolas passe sous le corps d'un quadrupède et l'autre devant lui, lesjandjcs sont immédiatement enveloppées, et il faut nécessairement qu'il s'abatte. Maniée par des mains habiles, cette arme est extrêmement redoutable. Au reste, on le voit, le lasso et les bolas sont de la même famille quoique d'ori- gine'différente. Pour en revenir à riiistoire du Condor, nous dirons qu'il n'était connu que de nom à l'époque de Buffon, et que c'est à de Humboldt et depuis à d'Orbigny que nous devons les des- criptions exactes de cet oiseau et les détails les i)lus curieux sur ses mœurs. Le Condor n'attaque pas Ihomme, ni même les en- limts; il n'est pas assez courageux, sa proie ne doit lui oiïrir qu'une faible résistance. On sait d'ailleurs que les hidiens coii- lieiit erdiiiairmieiit la garde des troupeaux à kurs jeunes eu- VUl/IUllIDÉS. 25 liiiils L'I qut; ci'ux-ci savent lorL l)iLMi les préserver des Condors en prenant à côté d'enx les mères en i^ésine, ou en emportant les nouvean-iiés dans leurs bras; et Ton voit fréquemment des en- fants de six à huit ans poursuivre ces énormes oiseaux, l'uyant timidement à leur approche, quand ils pourraient les renverser d'un seul coup d'aile et les tuer d'un seul coup de l)ec. Le Condor a des ongles longs, il est vrai; mais ils ne servent qu'à consolider la station; ils sont généralement usés, parce que cet oiseau ne se pose que sur les rochers, et n'étant pas rétracti- les ils ne peuvent lui servir à saisir une pioie (juelconque. Son liée seul lui sert à dépecer ses victimes, qu'il maintient seulement à l'aide des pattes. Il n'est pas probable non plus que le Condor jiuisse attaquer des Cerfs, des Lamas et moins encore des Génis- ses. DUrbigny assure que le Condor n'attaque jamais un animal adulte, ne fut-il que de la taille d'un Mouton, à moins que cet animal ne soit affaibli et malade. Mais il est très-friand des ani- maux qui viennent de naître dans les champs et du placenta abandonné par la mère. Le même voyageur affirme aussi que le Condor n'attaque jamais les oiseaux ni les plus petits mammi- fères. Il mangé de tout ce qui est animal. On l'a vu se nourrir de Mollusques, quoique ce ne soit cpe comme dernière ressource. Il s'acharne sur tous les animaux morts, sans exception, les mam- mifères, les oiseaux, les reptiles et les poissons, et ne montre quelque préférence que pour la chair des mammifères. II mange jusqu'à des excréments quand la faim le presse. Les Condors nuisent surtout beaucoup aux troupeaux en tuant ou blessant les animaux nouveau-nés ; aussi les habitants ac- tuels leur font-ils une guerre d'extermination, et mettent-ils en jeu, pour les détruire, toutes les ruses possibles. La plupart du temps, ils les guettent, cachés près d'un licni garni par eux d'un appât, et les tuent à coups de fusil; ou bien, attendant qu'ils soient repus, ils les poursuivent à cheval et les prennent au T. il. 2(j TI'.EIZIÈME LE(;0N. lasso. Los Cioiiduis soiil très-siiiivai'es; ils liiiciil de loi t loin à rapproche de riioiiiiiie; et, si ce n'est en Patagonie, où voyaiildes lioimiies peut-èli e pour la première fois, ils laissèrent passer d'Or- hii-iiy et ses coiiipagiioiis à cent cinquante ou deux cents mètres au-dessous de leurs rochers ; ce voyageur n'a jamais pu appro- cher un Condor d'assez près pour le tuer, et il n'est parvenu à se donner cette satisfaction qu'eil se tenant caché et à ralfiit à peu de distance d'une proie qui les attirait. Cette sauvagerie présente cependant quelques exceptions de circonstance. Écoutons, à ce sujet, le plus récent de nos voya- geurs naturalistes, M. de Castelnau, qui, dans son voyage de Potosi à la Paz, en traversant les Andes, a pu souvent ohserver ces oiseaux. « Dans ces régions élevées, dit-il, apparaît le Condor, ce Vautour des Andes, qui évite avec un soin égal les plateaux tempérés et les pics dont la tête s'élance trop avant dans la zone des neiges éternelles. L'hidien de la Cordillière est, avec cet oiseau remarquahle, l'habitant le plus constant de ces lieux peu accessibles... Des oiseaux énormes nous accompagnaient : c'étaient ces Condors, si célèbres par leur taille colossale. En les voyant, il semble que la nature, qui venait de créer la Cordil- lière, ne put se résoudre à rentrer de suite dans des proportions ordinaires, et que cet animal se ressentit de l'exubérance de ma- tière qu'elle avait à sa disposition. Ces oiseaux rapaces s'élevaient d'un vol pesantj planaient au-dessus de nos têtes, en éclipsant le soleil et en projetant sur nous des ombres énormes; puis ils al- laient à peu de distance se percher sur une crête pour nous at- tendre et regarder passer notre caravane; alors, tenant leur tête dénudée presque entièrement cachée dans leur manteau de plu- mes, ils nous suivaient d'un regard perçant, pour reprendre bientôt un nouvel essor, recommençant vingt fois la même ma- nœuvre, dans l'espoir sans doute que, vaincu par la fatigue et la rigueur du climat, l'un d'entre nous, ou au moins l'une de nos VULTUniDES. 27 Fii;. 8. — Sarcoramphe Condor femelle. montiiros, snrcombant en ces lieux, deviendrait une proie facile, snr laquelle pourrait s'aliattre leur bande afflunce. On a vu des voyageurs, affaiblis par la fatigue et la souffrance, tomb(>r à terre 28 TREIZIÈME LEÇO^^ ot être aussitôt attaqués, harcelés et déchirés par ces oiseaux féroces qui, tout en arrachant des lamheaux de chair à leurs victimes, leur fracassent les memhres à coups d'ailes. Les mal- heureux résistent bien quelques instants; mais bientôt des débris ensanglantés restent seuls pour annoncer aux voyageurs qui pas- seront encore, la mort horrible de ceux qui les ont précédés dans ces passages dangereux. » On est encore peu lixé sur la véritable diuéc de la vie du Condor; mais, s'il faut en croire les indigènes, sa longévité sur- passerait de beaucoup celle de tous les autres oiseaux de proie. Les Indiens ont assuré à d'Orbigny en revoir encore de temps à autres quelques-uns marqués par leurs pères, il y avait plus de cinquante ans, de certains signes particuliers. Les Condors ne font point de nids; ils se contentent de choisir, dans les rochers ou dans les l'alaises, comme sur la côte de Patagonie, des creux assez larges pour recevoir leur corps et leurs œufs; préférant toujours, pour faire leur ponte, les points inaccessibles, moins par leur élévation que par leur escarpement. La femelle pond deux œufs blancs. Tel est celui rapporté du Chili par M. Gay, qui l'a donné au Muséum d'histoire naturelle de Paris : cet œuf est de forme ovale allongée, à pointe assez prononcée, à coquille un peu rude au toucher, sans reflet, sans aucune tache, quoi qu'en dise d'Or])igny, qui ifen avait vu que des débris d'origine assez incertaine; cet œuf a treize centimètres de grand 'diamètre sur six et demi de petit. Tels sont aussi les œufs qui ont été pondus en Angleterre, soit à Regent's-Park, soit au Jardin zoologique de Londres. C'est surtout de novembre à février qu'a lieu la ponte. Les couples s'éloignent alors encore davantage des lieux habités, pour chercher une solitude complète. Au dire des Indiens, la fe- melle couverait seule. En tout cas, le nulle et la femelle s'occu- pent de concert du soin de nourrir les jeunes, en dégorgeant dans leur bec les alim^^nts qu'ils ont pris eux-mêmes. Les petits VlIf,T(lI>ir>KS. 20 •irandissont assez loiilcmcMit et peuvent à i)cine voler an boni, d'un mois et demi. Ils suivent longtemps encore le conple, qui les ,unid(^ dans leurs premières cliasses; mais le jdus long terme de l(Mn' édneation ne dépasse jamais quelqnes»niois. Dès ce mo- ment, on voit les jeunes Condors s'isoler de leurs parents et chercher eux-mêmes à pourvoir à leur nourriture. Plus voraces alors que les vieux, mais moins prévoyants et moins défiants, parce (ju'ils ont moins d'expérience, ils tombent plus facilement dans les affûts des chasseurs; aussi tue-t-on souvent des jeunes et rarement des adultes. Le maie adulte seul porte une crête développée et des plis sur le cou; la femelle en est, dit-on, tou- jours dépourvue, bes jeunes, au moment de l'éclosion, sont cou- veits (bun duvet long et frisé, comme celui qui couvre les jeunes <1(^ toutes les espèces d'oiseaux de proie. Ce duvet est gris-blanc, et bientôt recouvert de plumes d'un brun noircàtre, qui conser- vent deux ans cette teinte, d'ailleurs plus ou moins foncée. La seconde année, à l'époque de la mue ou du métachromatisme qui précède l'époque des pariades, les plumes repoussent un peu plus noires, sans montrer encore la tache blanche des ré- miges. La collerette blanche commence à paraître dès cette époque, mais elle est alors étroite. Le mâle n'a pas encore ses caroncules, ou sa crête charnue, et ne commence à la prendre que la troisième année, époque à laquelle la collerette devient aussi plus touffue. C'est à cette même époque que les rémiges, d'abord d'une couleur partout uniforme, commencent à blan- chii-. Au dire des Indiens, les Condors auraient d'autant plus de blanc dans leur plumage qu'ils seraient plus vieux. La taille moyenne des Condors est de un mètre cinq à un mètre trente centimètres de la pointe du bec au bout de la queue. Leur enveignre est de deux mètres et demi Ti trois mè- tres. Quelques individus, favoiisés par l'abondance de la nour- riture on par d'autres circonstances, acquerraient, selon de -,0 TREIZIÈME LEÇON Humboldt, jusqu'à quatre mètres cinquante centimètres d'en- vergure. La femelle est un peu plus grande que le mâle, ce qui Fig. 9. — Sarcoramphe Condor mâle, troisième année. se remarque chez presque tous les oiseaux de proie; mais la dif- férence est moins sensible dans cette espèce que dans toutes les autres. A l'occasion de ces variétés de taille et de dimensions, de Humboldt a fait cette réflexion : 11 est frappant que tous les exemples que l'on cite des Condors extrêmement grands, soient du Chili ou de la partie la plus australe du Pérou. Existe-t-il une race de Condors plus grande dans les climats froids ou tem- viirTURiDÉs. r.i |i('r(S (|iio dans la zone torridc? La tompéralnro dos l)nssf's rr- gions de Pair doil d'ailleurs être assez indifférente pour un oiseau qni, se nichant à son gré plus ou moins haut sur la pente des Coi'dillières, choisit le climat qui lui conYient; mais peut-être que la nourriture plus ou moins al)ondante et d'autres circon- stances locales contrilnient au dévcloppc^ment de l'organisation . Temminck, contrairement à l'opinion de d'Orhigny, croit à l'existence de deux races de Condors. Ce qu'il y a de certain, c'est que, d'après les observations fort curieuses de Santiago Cardenas, né à Lima au commencement du dernier siècle, et qui n'est cité ni par de Humboldt ni par d'Orhigny, il paraîtrait (pie l'on reconnaît dans les Andes trois espèces de Condors. La première, désignée sous le nom de Moromoro^ n'a pas moins de quatre mètres soixante centimètres d'envergure; il est de couleur cendrée. Dans les airs, lorsqu'il plane, il offre le spectacle le plus imposant: il est majestueux surtout lorsqu'il lutte ^contre les tempêtes. La seconde espèce n'aurait pas, dans les Andes, de nom particulier : elle est plus rapide, plus courageuse que la première, dont elle n'a ni la taille ni la force, puisqu'elle n'a guère que trois mèti es soixante à quatre mètres trente centimè- tres d'envergure; son plumage est couleur café. La troisième es- pèce serait le Condor à queue et à dos blancs, qui n'atteint que trois mètres ou trois mètres soixante-six centimètres d'envergure; c'est le Condor, seule espèce connue des naturalistes européens. La première de ces trois espèces a fourni au Péruvien Santiago Cardenas de curieuses observations sur ses évolutions aériennes, qui lui faisaient espérer une application possible à la science aérostatique. Le Condor, pris vivant, est triste et timide pendant la pre- mière heure; bientôt après il devient très-farouche. De Hum- boldt a eu à Quito, pendant huit jours, une femelle vivante dans la cour de sa maison, et il était dangereux de s'en approcher. 52 TREIZIÈME LEÇO>-. Mais voici iiu fait assez curieux publié plus récemment par le Zoological magazine sur une paire de ces oiseaux: transportés en Europe : On a conservé plusieurs années à Londres, dans Ré- gent's Park, un couple de Condors, dont la femelle pondit sept œufs, du A mars 1844 au 7 mai 1847. Les six premiers furent couvés par la mère d'une manière irrégulière, et par consé- quent sans succès. Quelqu'un proposa alors de faire couver par une Poule le premier œuf qui serait pondu. En conséquence, le 7 mai 1847, à sept heures et demie du matin, l'œuf, fraîche- ment pondu, fut mis sous une Poule de Dorking. Le lieu choisi pour l'incubation était une cage un peu élevée au-dessus du plan- cher, dans une des volières. La Poule couva avec une assiduité exemplaire. Les jours, les semaines se passèrent, et elle couvait toujours. L'époque ordinaire de l'éclosion des œufs de poule était depuis longtemps dépassée, et elle n'en continuait pas moins con- sciencieusement sa tâche maternelle. Enfin, le 50 juin, après une incubation de cinquante-quatre jours, le jeune Condor commença, vers six heures du matin, à briser sa coquille; Léclo- sion fut très-lente. Le jeune oiseau n'était dégagé qu'au bout de vingt-sept heures, et encore ne fut-ce qu'avec l'aide du gardien, qui dut enlever la coquille, dont la membrane s'était desséchée autour du petit. C'est ainsi que fit son entrée dans le monde le premier Condor né en Angleterre. Il avait un aspect assez étrange, et semblait tout étonné de se trouver là. Sa tête paraissait dif- forme, car elle était surmontée d'une espèce de poche pleine d'eau logée entre la peau et le crâne. Cette poche s'affaissa gra- duellement, et, le 1" juillet, dans l'après-midi, la tète avait pris sa forme régulière. Elle était nue et d'une couleur brun-cendré; les pattes et la cire qui commençait à pointer, présentaient la même nuance. Le corps était couvert d'un duvet blanc sale. L'oi- seau avait l'air bien portant et vigoureux : il mangea, le soir même de son premier jour, un morceau de foie de Lapereau. vu LT mu DES. Tm l.;i cliair de Lapereau fui sa iiourriliire habiluello. On lui faisait Jaiie ('iii([ repas par jour, en lui doimanl, à chaque repas un mor- ceau (le la giossevu- d'une noix; mais le foie élait l'olijet de ses préférences. Pendant les dix premiers jours, on dût le faire man- ger; le onzième jour, il becqueta lui-môme sa nourriture dans la main de son gardien. 11 ne buvait pas et on ne le forçait pas à boire. Le 18 juillet, le petit Condor continua à Itien venir; la bonne Poule qui avait couvé l'œuf contenant ce prodigieux poussin res- tait toujours dans sa cage et paraissait fort attacliée au nourrisson confié à ses soins. Quand elle quittait le jeune oiseau pour aller manger, ce qui ne lui arrivait que deux fois par jour, elle parais- sait évidemment inquiète et pressée : on eût dit qu'elle avait hâte de retournera son devon*. Le duvet du petit prit à cette époque une teinte plus grise, et Ton commença à apercevoir les rudi- ments des vraies plumes. La tète et le cou avaient noirci, et la cire s'était développée. La mandibule supérieure du bec était lé- gèrement mobile ; les membres inférieurs avaient pris une teinb* plus foncée et paraissaient très-forts; cependant ils ne pouvaient pas encore supporter le poids du corps. Cette faiblesse avec l'ap- parence de la force ne peut-elle expliquer la continuation des soins assidus de la Poule? Son devoir, par rapport à ses propres œufs, consiste à faire éclore des poussins qui courent presque immédiatement ; mais elle les tient sous son aile jusqu'à ce qu(^ leurs membres inférieurs aient assez de force pour leur pei- mettre d'aller à la recherche de leur nourriture et de se metti'e à l'abri du danger. Dans le cas actuel, la Poule voit que son gros poussin ne peut pas marcher, et elle continue à le couvrir de son corps. Lorsqu'on tirait le jeune oiseau de dessous la Poule, il agitait ses ailes encore dépourvues de plumes, et ouvrait le bec comme tous les autres jeunes oiseaux, mais sans faire entendre aucun cri de demande. Il se servait l)eaucoup de sa langue pour 34 TREIZIÈME LEÇON, prendro sa nourriture, ainsi que pour faciliter la déglutition. Enfin, le 21 juillet, le Condor, qui paraissait si bien portant, mourut dans la matinée. Le local qu'il habitait avec la poule logeait aussi beaucoup de rats, dont le cri ressemblait énormé- ment à celui du jeune oiseau; et, dèsqu'd fut enlevé, la poule, agi- tée, inquiète de l'absence de son nourrisson et trompée par le cri des rongeurs, s'approchait alors du trou d'où partait le cri, écou- tait et restait là à appeler en gloussant, dans l'espoir de voir sortir son élève. Ce fait de la ponte d'oiseaux si remarquables, et de la naissance d'un Condor en Europe, nous a paiii assez intéressant pour le liiire connaître dans tous ses détails. Continuons main- tenant Thistoire du Condor. L'idée de symboliser les productions de la nature, surtout les êtres vivants, remonte à la plus haute antiquité et se retrouve chez toutes les populations du globe. Ainsi le Condor, cet oiseau si récemment connu dans l'ancien monde, joue un grand rôle dans les traditions mythologiques et historiques des anciens peuples de l'Amérique. Il est curieux de voir un oiseau de proie révéré dans les deux vastes empires du Mexique et du Pérou, et de retrouver les traces de l'adoration du Condor bien avant l'époque des hicas. Santiago Cardenas rapporte qu'" les Quichnas désignaient les diverses espèces qu'il prétend exister, sous le nom de Contiire, qui vient lui-même des mots Cuncure edei\ exprimant l'odeur désagréable qu'exhale le corps de ces oiseaux, ce qui prouve que de Huml)oldt, sauf une erreur de traduction, quoi qu'en dise d'Orbigny, était beaucoup plus près que lui de la véritable étymologie du mot. Les dénominations de Cimtiir et de Penna (le Lion américain, ou Puma) étaient, sous le règne des Incas, des dénominations nobiliaires. On appelait un chef de guerre Apiu Cîmtur, le grand Condor; Cuntiir Pusac^ 1e chef de huit Condors; Cuntur quinqid ou Kankiy le Condor par excellence, le grand-mai tre des chevaliers. Garcdasode la Vega dit aussi, en vnmir, iDKs. 55 |»nrliiiil (les (li\('isi's rcli^nioiisiiiilcrk'urcsaiix liuiis, (juc ([iiL'l([ik's |)('iHtl;i(l('s ailoraiciil les Coiulois à cause de leur Laille, el parce ({u'elles se liloriliaieul de les avoir eu pour aucètres. llditeucore, eu pailaiit des coniiuèles (|ue fit le onzième roi des lucas, Tapac hica Yupanqni, (jue, lorsc^ue ce prince pénétra à l'est de Caja- niarca, au sixième degré sud, chez la nation Cliadiapuya, cette nation avait le Condor pour principal dieu. Enfin, parlant des olfrandes des chefs ou Ciiracas à l'inca lors de leur visite, à Toccasion de la grande lete annuelle du Soleil, il dit que les In- diens donnèrent à l'inca heaucoup d'animaux, parmi lesquels on l'emarquait des Condors. Dans cette même l'ète, oi^i les Indiens se déguisaient de diverses manières, on en voyait quelques-uns se présenter avec des ailes de Condor attachées aux épaules, comme [)rétendant aussi descendre de cet oiseau. D'Orbigny, en dernier lieu, rapporte avoir vu les mêmes usages se reproduire dans les déguisements des Indiens Aymaras de la Paz (Bolivie), lors des grandes fêtes du catholicisme, par exemple, le jour de la Saint-Pierre et de la Fête-Dieu, et il a trouvé dans les anciens monuments, seuls vestiges qui nous res- tent de ces vieilles nations, sur des statues colossales, sur des por- tiques monolithes, et partout enfin, des figures de Condors, tantôt entières et tenant un sceptre représentant le messager du Soleil, tantôt par fragments s'adaptant à des épaules royales ou ornant la tête d'un dieu. Plusieurs localités ont tiré leur nom de celui du Condor. Les Indiens désignent encore aujourd'hui les cimes les plus élevées des Andes, par exemple, sur la route de Potosi à Oruro, sous le nom de Cuntur-apacheta, (la gorge du Condor), et plusieurs autres localités, comme Ciintur-marca (la demeure du Condor), dont on a fait, dans notre langue, Cuntumarca; ils désignent en effet sous ce nom les sommités perdues dans les nuages, et que, les Condors seuls peuvent atteindre. C'est une habitude gêné- 5(3 TREIZIEME LEÇON, raie, chez les diverses tribus iiidienups de rAiiiérique, de pren- dre pour emblème de divinité, ou signe de ralliement, soit celui Fig. 10.— Sarcjranii>he Papa, Surcoramphus Papa, mâle et femellu (les oiseaux de proie qui leur paraît le plus redoutable ou le plus utde, soit seulement les plumes de ces oiseaux. Ainsi les Musco- VlII/niUDÉS. 57 iiiiliîuos Ibiit leur rloiKhid royal avec les pluniL'S (ruiK! autre espèce, le Sarcoramplic l'apa, ou roi des Vaulours, éleiidard aii- ([uel ils donnent un nom qui sifiiiifie Qnrne d'Aigle; ils le por- leut (juaiid ils vont à la guerre, mais alors ils peignent une bande longe entre les taches brunes. Dans les négociations et antres occasions pacilî(|ues, ils le portent neuf, propre et blanc. Les mœurs du Sarcorampbe Papa, dont nous allons parler, ne diiïcrent pas de celles du Condor. Uépandu dans les parties chaudes des deux continents américains, descendant, vers le sud, jusqu'au vingt-huitième degré, au Paraguay, à Corrientes, il remonte, vers le nord, jusqu'aux Florides. Mais on ne l'y voit guère qu(; lorsque les herbes des plaines ont été brûlées, ce qui arrive fort souvent, tantôt en un lieu, tantôt en un autre, soit par le tonnerre, soit par le fait des Indiens, qui mettent le feu pour faire lever le gibier. On aperçoit alors les Sarcoramphes Papa arriver de fort loin, se rassembler de tous côtés, s'approcher par degrés des plaines en feu, et descendre sur la terre encore cou- verte de cendres chaudes. Ils ramassent les Serpents, les Gre- nouilles, les Lézards, et en remplissent leur jabot. Il est aisé alors de les tuer, car ils sont si occupés de leur repas qu'ils bravent tout danger et ne s'épouvantent de rien. La livrée du Sarcoramphe Papa est assez belle. Cet oiseau est d'un roux carné très-clair sur les parties supérieures, et d'un l)lanc pur en dessous; les ailes sont noires; il a un collier ardoisé au bas du cou; le bec est rouge à Pextrémité et noir à la base; l'œil est blanc et entouré d'un cercle rouge; la crête, charmie, est orangée, adhérente à la cire, bilobée, dentelée et non érec- tile; la tête et le cou sont nus et d'une teinte violàtre en avant; le sommet est couvert de poils ardoisés et courts, des plis char- nus et orangés naissent derrière 1 œil, et les rides de la gorge sont variées de rouge et de jaune; les tarses sont bleuâtres. 58 TREIZIEME LEÇON. 't- Genre : CATHARTE, C AT II ART ES, lUiger. I,a vue des CatliaiLes esL peiçaiile eL éteiRlue; leur odorat beaucoup moins sensible qu'on ne Ta pendant longtemps pré- tendu; ils souffrent la privation de nourriture avec une patience extraordinaire, et ils ont assez de force pour soutenir leur vol à une grande hauteur sans se fatiguer. Leur tète semble un peu [)etite relativement au volume du corps, parce cpi'elle est nue, — Catharte Aura, CaUiaiies Avra. de même que le haut et le devant du cou, le tarse et son articu- lation. D'amples narines, qu'aucune membrane ne recouvre, sont jdacécs près du haut du bec, qui se prolonge en ligne droite jus- qu'à sa pointe, fort crochue. Le bec est grêle et allongé, compa- rativement aux vrais Vautours, qui viennent après. L'œil n'est ni grand, ni enfoncé, ni couvert par une saillie de l'orbite, comme celui des Aigles et des Faucons. La paupière est grosse et sans cils; le tarse est arrondi, robuste et couvert de petites écailles; vrLTrninÉs. r.o les doigts sont iilloiii^és cl, iiadircllciiiciit L'ti'iidiis : les (rois iiiilr- rieiirs seul nuis par une inenil)i;ui(3 jiis(|ii'à la première arlicn- lation, et le postérieur très-court. Les ongles, quoicpie foris, ne sont ni très-aigus, ni Irès-recourbés, ni aussi longs que ceux: des oiseaux de rapine, et nullement rétractiles; les Cathartes ne se servent pas })lus de leurs ongles que de leurs doigis pour saisir leur proie. Les ailes, dans l'état de repos, se soutiennent mal; elles se rétrécissent beaucoup dn eôlé du corps, et, dans le vol, elles prennent Tuie forme arrondie, parce qu'elles sont à peine dépassées par la (pieue, dont les douze pennes sont un peu courtes, coiq^ées carrément et à barbes nombreuses. La troisième et la quatrième penne des ailes sont les plus longues. Les Catbartes proprement dits, au nombre de deux espèces seulement, l'Urubu et l'Aura, sont exclusivement propres au nouveau continent. C'est uniquement pour obéir aux principes (le distiibulion géograi)lnque en zoologie, qu'on en a séparé deux autres espèces, que nous restituons à ce genre, le Catbarte j)ercnoptère ou Alimocbe, et le Catbarte moine ou piléifère, dont on a fait le genre percnoptère, et qui n'appartiennent qu'à Tancien continent; ils sont identiques aux Catbartes par les ca- ractères zoologiques et par leurs babitudes; le genre comprend donc quatre espèces : les deux premières américaines, la tioi- sième répandue dans l'Europe méridionale et orientale, en Asie et en Afrique, la (piatrième enlin spéciale à l'Afrique. Les Catbartes ont beaucoup d'analogie avec les Vautours, mais ils sont moins gros et moins robustes. Ils sont protégés par les lois au Cbili et surtout au Pérou, et seulement par l'usage en Orient. Leurs babitudes sont tellement familières, qu'on les voit n'éprouver nulle crainte et vivre comme des oiseaux de basse- cour au milieu des rues et sur les toits des maisons. Leur utilité est d'autant mieux appréciée, dans T Amérique équatoriale, si cbaude, que le pays est habité par la race espagnole, et que ces 40 TREIZIÈME LEÇO?s. oiseaux semblent seuls chargés du nettoyage des Toios publi- ques et de la propreté des abords des habitations, qu'ils dé- l)arrassent des charognes et des immondices de toute sorte, que l'incurie des habitants sème au milieu d'eux. L'odeur des Cathartes est excessivement fétide. Tous sentent mauvais; ils ne crient point; ils marchent à pas pesants, et leur corps se soutient horizontalement; ils prennent leur essor avec quelque peine et après avoir fait plusieurs sauts. Ils tournoient ensuite dans les airs pendant plusieurs heures, pour découvrir les charognes sur lesquelles ils s'abattent, sans jamais attaquer le plus petit oiseau ni le plus faible mammifère. Ils perchent sur les plus gros arbres ou sur les anfractuosités des rochers; le cou un peu rentré dans les épaules : ils vivent généralement seuls ou par paires ; mais ils se réunissent en troupes dans les villes ou, pour s'acharner sur les animaux morts, dans les lieux éloi- gnés des habitations. Leur ponte annuelle est de deux œufs, qu'ils déposent sur quelques bûchettes négligemment posées au sommet des rochers. Catharte Ur.ui'.u, Cathartes atratus^ \Yilson. — L'Urubu est, sans contredit, le plus commun de tous les oiseîiux de j roie, et il est en apparence plus sociable que les autres vulturidés. Il n'est pas rare d'en voir des centaines réunies sur un seul cada- vre. Sa Huniiiarité et les services qu'il rend aux villes lui don- nent le droit de cité. Sa chair, infecte, n est pas mangeable, et il est dégoûtant au point de faire craindre de le toucher; aussi l'on ne tire aucun parti ni de sa peau ni de ses plumes. Il est rare de voir les habitants, même dans les villes où les lois ne le protègent pas, cherchera lui faire du mal; il multiplie cà l'infini partout, tandis que le Condor et le roi des Vautours deviennent de plus en plus rares. L'Ui'ubu, selon ses habitudes citadines, campagnardes ou sau- vages, car il faut bien foire cette distinction, passe la unit soit YlIl/mUDÈS. 41 sur les l)ranclies iiiréiicuies des gros arbres, soil, sur les assises (les rochers ou des l'alaises, soit sur le faîle des maisons, soil uiônie sur les Iniissous, lorsijii'il uc trouve pas d'arbre. Sans aimer réellemeul la société, il est cependant rare de le rencon- trer seul. On le voit, le plus souvent, en nondire sur le même CatlKirle Urubu, Cnihaties atiatus arbre ou sur le mèuLe toit. Il revient toujours au même gîte, et les arbres sur lesquels il perche se reconnaissent facilement, tout couverts qu'ils sont d'une fiente blanchc\tre, qui les fait promptement périr. Dans l'attitude du repos, on voit cet oi- 42 TREIZIÈME LEÇON, seau, la tête rentrée dans les épaules", le bec horizontal, les pattes verticales, et les ailes légèrement pendantes, position qui lui donne un air stupide et disgracieux. LlJrubu est, de tous les oiseaux diurnes, celui qui se couche le plus tard, car il vole en- core au crépuscule, et cependant il est aussi le plus matinal de tous. En cas de mauvais temps et de pluie, il Feste au gîte quel- ques moments de plus, secouant la tête par intervalles; et, si la i'aim ne le presse pas, il s'y tient toute la journée; mais, quand il fait beau, c'est au petit jour qu'il prend son essor. A-t-il en ré- serve, quelque part, une proie entamée de la veille, il s'y rend à rinstant et déjeune. N'a-t-il, au contraire, aucune provende as- surée, il parcourt d'un air circonspect les environs de sa demeure, s'élevant quelquefois très-haut, comme pour s'assurer s'il n'a- }>ercevra pas au loin quelque réunion de ses semblables. S'il ne voit ou ne rencontre rien, i! va de suite s'abattre sur une mu- raille, sur une barrière, sur un poteau, sur l'arbre le plus voisin de quelque habitation, et là, il regarde attentivement autour de lui, restant ainsi quelquefois immobile pendant des heures en- tières, pour ne s'envoler que lorsqu'un autre Urubu plus fort vient le débusquer, ou s'il découvre quelque proie aux environs. Lorsqu'il est canqiagnard, il passe presque toute la journée près des habitations, et couche dans les bois voisins. L'Urubu, plus que tout autre oiseau, peut rester fort long- temps sans manger; mais s'il arrive qu'à portée de l'observatoire qu'il s'est choisi, on tue un Bœuf ou un Mouton, il descendra soudain et viendra disputer aux Chiens les. intestins de l'animal. Il sera bientôt suivi d'autres Urubus, de sorte qu'en peu d'in- stants la place où la victime a été vidée se trouve nettoyée. On voit même souvent les Urubus attendre que quelque besoin fasse sortir les habitants d'une maison, pour se repaître de leurs déjections. Comme le Condor, ils suivent sur les côtes maritimes les troiqies d'Otaries ou de Phocpies ou les innondirahlcs volées VrLTllRlDES. 45 d'oiseanx do mer (jiii coiivrcnf qiiolqncfois do prnndos porfions (]o la coto à corlaiiios (''iioqiios. Lors do la doscoiil.o, sur lo Para- guay ot sur lo l'aiana jus(|irà Biionos-Ayres, de cos immenses radeaux chargés do marcliandises, et qui portent assez de bes- tiauv pour la nourriture de leurs équipages, TUrubu suit ces radeaux en Iroupes nombreuses, et s'arrête avec eux dans Tes- poir de manger quelques morceaux do chair ou les restes du repas des rameiu^s, qui couchent habituellement à terre. Dans l'Amérique du Nord, les Cathartes vont par troupes et s'associent quelquefois au nombre de vingt, quarante et plus. Ainsi, ils explorent le pays en vue Tun de l'autre, et découvrent une immense étendue de terrain. Une troup(^ de vingt Urubus peut sans peine explorer une surface de plus de dix kilomètres, d'autant mieux qu'ils volent en décrivant de larges cercles, s'en- trecoupant souvent Tun l'autre et formant une longue chaîne dont les anneaux ne sont pas interrompus. Les uns se tiemient haut, les autres bas; aucun recoin ne leur échappe, et dès que l'un d'eux découvre une proie, il se met à voler autour, et, par l'impétuosité de ses mouvements, semble en donner avis à ses voisins, qui le suivent immédiatement et se voient eux-mêmes successivement suivis par tous les autres : le plus éloigné se pré- cipite, comme le reste, en droite ligne, vers le lieu indiqué par la direction des autres, et tous arrivent sans s'écarter, parais- sant obéir à cette finesse olfactive qu'on leur accorde si gratuite- ment et sur de fausses apparences. Quand l'objet ainsi découvert est gros, récemment mort, et revêtu d'une peau trop coriace pour pouvoir être entamé facilement et dévoré de suite, ils patientent et s'établissent dans le voisinage, perchés sur des rochers, sur de hauts sommets dénudés, d'où ils sont facilement aperçus par d'autres Cathartes, qui comprennent ce que cela veut dire, et viennent attendre aussi leur part du festin. L'arrivée soudaine de ces nouveaux venus semble justifier encore la finesse olfactive 44 TREIZIÈME LEÇON, de ces oiseaux, tandis que c'est la vue seule qui les dirige. C'est ainsi qu'Audubon a vu, vers le soir, près du cadavre d'un Bœuf, des centaines de Catbartes assendjlés, alors que le matin du même jour il n'avait aperçu sur le même Bœuf que deux ou trois de ces oiseaux. Plusieurs des derniers arrivés venaient très-probable- ment de huit ou dix kilomètres en cbercliant une proie, et ils se sont abattus sur celle indiquée par le rassemblement, auquel se joignent aussi des individus d'une autre espèce, le Catbarte Aura, dont nous parlerons plus loin. Urubus et Auras restent autour de la grosse proie; quelques-uns viennent de temps en temps l'examiner, l'attaquent aux endroits les plus accessibles, et attendent que la corruption l'ait entièrement envahie. Alors toute la troupe se met cà l'œuvre, offrant le plus dégoûtant ta- bleau; les plus forts chassent les plus faibles, et ceux-ci, à leur tour, harassent les autres avec toute la rancune et l'animosité d'un estomac affamé. On les voit sauter sur la carcasse, la quitter avec un lambeau bientôt englouti, l'assaillir de nouveau, entrer de- dans, s'y disputer des morceaux déjà en partie engloutis pai- deux ou trois becs en présence, puis siffler avec fureur, et à chaque instant vider leurs larges narines des matières qui les bouchent et les empêchent de respirer. Bientôt on ne voit plus qu'un squelette. Aucune partie de peau ou de chair n'a été trop dure, tout est déchiré, avalé, et il ne reste que des os bien net- toyés, autour desquels stationnent forcément les plus gorgés, à peine capables de remuer les ailes. A ce moment, l'observateur peut approcher et voir souvent les Catbartes mêlés à des Chiens, qui ont été attirés par l'odeur. Audulion a vu des Catbartes tra- vailler à un bout de la carcasse, tandis que des Chiens déchique- taient l'autre bout. Mais qu'il survienne un Loup, ou mieux en- core un couple de Pygargues pourvus d'un suffisant appétit, et sur-le-champ place leur est faite, jusqu'à ce que leurs besoins soient satisfaits. VULTllIWDÉS. 4r, I.e repas fini, la ])lnpai'l, dos Catljarf(îs f^agnenl lentcmonl les plus hautes biaiiciies des arl)ros voisins, et y resteiil: jnscpi'à cmiiplèfc digestion. Seulement, de temps en temps, ils ouvrent les ailes, soit h la brise, soit au soleil, pour se rafraîehir ou se réchaufier. Le voyageur peut passer au-dessous d'eux sans qu'ils y prennent garde, ou, s'ils le remarquent, ils essayent de s'eii- voler, ou, repliant doucement leurs ailes, le regardent passer, pour ne se luettre en mouvement que lorsqu'ils y sont poussés par la faim. Cela dure souvent plus d'un jour; et on les voit partir les uns après les autres. Alors ils s'élèvent à une immense hau- teur, tracent dans les airs des spirales ou des cercles' gracieux; parfois ils s'arrêtent, planent pendant quelques instants et reprennent leur majestueux essor, s'élèvent encore, et l'observa- teur, dont l'œil suit leur ascension dans l'espace, ne distingue; bientôt plus que quelques points noirs qui ne tardent pas à dis- paraître complètement. Dans l'Amérique du Sud, les mêmes instincts amènent les mêmes scènes; mais les compétiteurs affamés changent. Ainsi, lorsqu'un Catharte Urubu aperçoit dans la campagne le cadavre d'un animal, il se met de suite en devoir de l'entamer par les yeux, par la bouche ou par les autres orifices; mais il n'est pas longtenqis seul. Connue toujours, d'autres Urubus se joignent immédiatement à lui, avec des Caracaras, autres oiseaux dont nous parlerons plus loin. Une journée suffit pour en rassembler des bandes nombreuses et jalouses. Les plus affamés cherchent à chasser les autres à coups de bec. Leur lutte présente un spec- tacle assez singulier; ils sautent continuellement les uns contre les autres, et, de loin, on croirait qu'ils dansent. Quand ils sont parvenus à détacher im morceau trop gios pour être avalé, d'autres le saisissent par l'extrémité pendante, et chacun tire de son côté. 11 faut entendre alors les cris de la bande; ce sont des croassements raurpies, assez semblables à ceux des Corbeaux W TREIZIÈME EEÇON. d'Europe. On les voit aussi, sans motifs apparents, s'élever tous à la fois de quelques pieds, comme par un saut, et retomber de suite sur leur proie. Quand ils sont très-nombreux, les plus aNJdes s'acharnent sur l'animal, les autres, en bien plus grand nombre, perchent patiemment sur les arbres des environs, ou tournoient, à diverses hauteurs, dans les airs, se préparant au repas, en attendant leur tour. Le tournoiement dont nous venons , de parler est, dans ce cas, pour l'habitant des campagnes un signe certain qu'il va trouver la pièce de bétail qui lui manque et dont il ignorait le sort. Les Cathartes ont souvent occasion de dévorer de jeunes ani- maux vivants dans les environs des grandes plantations. Cepen- dant on peut dire que rarement ils les attaquent : ils se conten- tent le plus souvent de ceux qu'ils trouvent morts dans la caïu- pagne. D'Orbigny a vu en Patagonie des réunions extrêmement nomlireuses d L'rubus. On avait tué, dans un seul établissement, douze mille tètes de bétail, pour les saler, dans l'intérêt d'une opération commerciale. Pendant cette boucherie de quelques mois, les os, encore assez garnis de chairs, avaient été entassés au bord du Rio-Negro, et attirèrent un grand nombre d'Urubus et de Caracaras, que devait séduire une si riche et si facile curée. Aussi les carcasses en étaient-elles incessamment couvertes, et notre voyageur n'a pas cru exagérer en évaluant à plus de dix mille le nombre de Cathartes agglomérés sur ce point. Accoutumés que sont les Urubus, par les privilèges qu'on leur accorde, à demeurer aux environs des villes et des villages, dans l'Amérique méridionale et dans les États du Sud de l'Amérique septentrionale, ils les quittent rarement et pourraient être con- sidérés, dit Âudubon, comme formant une espèce à part, essen- tiellement différente, quant aux mœurs, de ceux qui résident continuellement loin des habitations. Habitués à ce qu'on les nourrisse, ils sonl encore ])Ins paresseux. Tout monvement pour VlII/llIlUDKS. il VÀ\x (_'sl une l'ai ij^ur, cl la l'aiiii seule peut les l'aire deseeiidie du (oit de la cuisine dans la rue, on suivie les raies voitures de la Noirie. Cej)eudaiiL dans les lieux où, couiiiu' à Nalcliez, le nombre de ces parasites est si ^raiid ([uc touttîs les ordures de la \ille ne peuvent leur suOirc, on les voit accoinpagner jusqu'à destination les charrettes de vidanges, en sautillant joyeuseinent cl ténioi- gnant rinipalience d'un grand a])pctit. Auduhon croit ([ue les CaLliartes ainsi attachés aux villes ne sont pas aussi portés à la niultiplieation (|ue ceux cpii habitent plus constannnent les lieux sauvages, ou hien ([ue les couples produc- teurs sV'loignent à l'épocjuc de la ponte, 11 a, en eifet, remarqué d'ahord la diminution du nombre de ces oiseaux dans les liiux habités lorsque vient le moment de la reproduction, et eniin il a conslaté (pie plusieurs individus, l)icii connus de lui pour être positivement des citadins, ne quittaient en effet la ville en aucun temps et ne nichaient jamais. La familiarité des Urubus est extrême. D'Orbigny en a vus, dans la province de Mojos, lors des distributions de viande laites aux Indiens^, leur enlever des morceaux au moment même où ils venaient de les recevoir. A Concepcion de Mojos, au moment d'une de ces distrilmtions, un Indien le prévint qu'il allait voir un Urubu des plus effrontés, bien connu des habitants, parce qu'il avait une patte de moins. On ne tarda pas, en effet, à le voir arriver et montrer toute l'elfroiiterie annoncée. On assura au naturaliste voyageur que cet oiseau connaissait parfaitement l'époque de la distribution, qui avait lieu tous les quinze jours dans chaque mission; et, la semaine suivante, étant à la mission de Magdalena, distante de vingt lieues de celle de Concepcion^ à riieure même d'une distribution seml)lable, il entendit crier les IndieiiS) et reconnut l'Urubu boiteux, qui venait d'arriver. Les curés des deux missions ont garanti à d'Orbigny »|ue cet oiseau ne inan(|uait jamais de se trouver aux jours lixés dans l'une et 48 TUEIZIÈME LEÇOiN. ilmis raiiliv résidciiie. Ce l'ait prouveiiiit un instinct assez déve- lop[ié et une mémoire assez rare cliez les oiseaux. Audulion va plus loin l'elativenientà l'appréciation de l'instinel des Urubus, car il n'hésite pas, dans le cas particulier que voici, à le considérer comme touchant de très-près au raisonnement. Pendant une de ces l'ortes rafales qui, an connuencement de Tété, se déchaînent si fréquemment dans la Louisiane, il vit une troupe de Cathartes acconqilir une singulière manœuvre. Assurément ils avaient deviné que le courant qui déchirait tout au-dessus d'eux ne consistait qu'en une simple nappe d'air, car ils s'éle- vèrent obliipiement à rencontre, avec une grande puissance, et, glissant à travers l'impétueux tourhillon, parvim'ent à le sur- monter, pour reprendre, au-dessus de lui, leur course paisible et élégante. Un doit également remai'(juer, dans ces oiseaux, la l'acuité que leur a donnée la nature de discerner le moment où un animal blessé va mourir. Dès qu'ils en aperçoivent un malade ou lan- guissant, ils s'attachent à lui, le suivent sans relâche, jusqu à que, la vie l'ayant tout à l'ait abandonné, ils n'aient plus qu à dépecer. Un vieux Cheval accablé de misère, un lîœul", un Daim endjourbé au l)ord du lac, on le timide animal s'est enfoncé pour é(hap[!er aux Mouches et aux Slonstiipies, si insupportables dans les clialeurs, deviennent mi spectacle atliayant ponr les Ca- thartes, qui spéculent sur leur détresse. Ils s'assemblent immé- diatement, et, si la pauvre bête ne peut se remettre sur ses jandjes, ils s'établissent autour d'elle et attendent le moment opportun pour la dépecer. Cependant ces mêmes oiseaux pas- seront souvent au-dessus d'un Cheval bien portant, d'un IWc ou d'un autre animal couché par terre et se réchauffant immobile au soleil, comme s'il était mort, sans (pi'ils s'en occupent le moins du monde! La marche de l'IIrubu est grave et lente; il allonge beaucoup i ce e VlILTlIi; IDKS. 49 los jninhcs i)oiir liiire de grands pas; mais, (|iiaiid il est pressé d'arrivei- sur une jiroie on de se sauver, il sauU; des deux pieds à la l'ois, suiloul, s'il veut s'envoler. En ^^énéral, il marche; [)eu. Son vol est (juchpielbis élevé, lors(|u'il clieiclic ])àlure ou qu'il sent rapproche de Torage; mais ordinairement il est has et hruyant. I/Uruhii dilïère heaueoup de TAma pour le vol; car il plane rarement et ne peut j)ar('ouiir un prand espace; sans mou- voir ses ailes, tandis (pie l'Aura [tlane tout à l'ait, comme la Buse. Lorsque le temps est à l'orage, l'Uruhu s'élève en tournoyant, en troupes nond)reuses, à une grande hauteur, et se perd alors dans les nuages, d'où quehpielbis il se laisse tomher comme une flèche et avec grand hruit jusepi'auprès du sol, puis il reprend liaii- (piillement son vol ordinaire ou recommence à monter, en toui- noyant, pour aller rejoindre ses compagnons, qui l'attendent dans les airs. Pendant la pluie, il se pose sm* les hranches infé- rieures des aihres, et cluîrche à se mettre à l'ahri. Les ailes basses, la tête enl'oncée dans les épaules, il attend le retoin- du hean temps; va se placer alors au faîte d'un aihre, sur le jiignou d'une maison, s" tourne du coté du vent et étend ses ailes, ([u'il tient des heures entières ii moitié ouvertes, sans se i'atiguer. llieii de plus singulier que de voir, après un orage, un grand nombre d'Urubus rangés en ligne sur ime maison, ayant tous les ailes ouvertes pour les faire sécher; et quand, au contraire, il fait grande chaleur, on les voit également ouvrir les ailes j)our recueillir le peu de; fraîcheur que peut dormej' la circulation de l'air. Il serait facile de faire contractera cet oiseau des habitudes de domestication; mais il est rare que les habitants veuillent s'en donner la peine, d'autant plus qu'ils l'ont en horrem, à cause de son odeur Ibrte et nauséabonde, (^'pendant d'Orbigny en a vu de domestiques dans quelques maisons. De son côté, d'Azara, pen- dant plus d'un an, en a vu aussi un (pie l'on nourrissait dans 50 TREIZIEME LEÇON, une liabitutioii; il était d'une giunde douceur, savait dislinyiier son maître, et l'accompagnait à de grandes distances en volant au-dessus de sa tète, et se posant quel(iuelbis sur sa\oiture. il venait toujours lorsqu'on l'appelait, et jamais il ne se joignait à ceux de son espèce pour prendre sa part de leur nourriture. Un autre, également privé, accompagnait son maître dans des voyages jusqu'à Montevideo; il se tenait et dormait en dehors de la voiture; mais quand il voyait qu'elle prenait le chemin de la maison, il se hâtait de la devancer, et annonçait ainsi à la maî- tresse du logis le retour de son mari. Enlin Auduhon en a élevé et conservé un grantl nombre pour les soumettre à ses expé- riences sur l'odorat des Vautours. Caïharte Aura, Cathartes Aura., Illiger. — L'Aura est beau- coup moins commun ipie l'Urubu. Rarement en voit-on des ban- des de plus de vingt-cinq ou trente. 11 vit plus retiré, se nourrit de gibier moit, de Serpents, de Lézards, de Grenouilles et de Poissons qu'il trouve rejetés sur les bancs de sable des rivières et des bords de la mer. Il est plus coquet dans sa tenue, plus pro- pre et mieux fait que l'autre. Son vol est phis vif, plus élégant; quelques battements de ses larges ailes lui suffisent pour s'en- lever de terre, et alors on le voit planer en faisant un simple mouvement, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre; et c'est avec une telle lenteur qu'il incline et ramène sa queue pour changer de direction, qu'en le suivant longtemps des yeux, on serait tenté de le prendre pour un cerf-volant. Le bruit que font les Catbartes en glissant obliquement du haut des airs vers la terrCj lappelle celui de nos plus grands Faucons, lorsqu'ils tombent sur leur proie. Mais quand ils approchent tlu sol, et n'en sont plus qu'à une centaine de mètres, ils ne manquent jamais de ralentir leur vol, pour passer et repasser en tournoyant, et bien examiner le lieu où ils vont descendre. L'Aura supporte mal le froid; pendant les cbaleurs de l'élé, vui/nniinKS. rii quolqiics-iiris soulcmout pousscnl l(3iiis oxrursioiis jusque mbellit l'erreur qu'aux yeux de ceux qui ne connaissent pas le charme de la vérité. Tin sentiment de faveur ou de défaveur est intimement lié en nous à ces mots qui expriment des penchants }iour lesquels nous avons de l'estime ou du mépris, et ce sen- timent, nous le reportons sur les êtres que ces mois désignent. Or, rien ne serait plus faux que de haïr les Vautours parce qu'ils seraient bassement cruels, que de mépriser les Milans ou les Buses parce qu'on les croirait immondes et lâches, que d'estimer les Aigles et les Faucons parce qu'on jugerait que la noblesse est leur partage ! Les uns comme les autres remplissent fatale- ment, sans liberté, le rôle qui leur a été imposé par la nature; ils travaillent au maintien de l'ordre et de l'harmonie sur notre terre, et cette tache est assez belle. Au surplus, s'il fiUait abso- lument se prononcer sur la part que ces oiseaux prennent à l'économie de ce monde, sur l'utiUté du rôle qu'ils y jouent, sur les services qu'ils rendent à l'homme, je ne sais si les Aigles et les Faucons l'emporteraient sur les Vautours ou les Buses. Telles sont les opinions admises sur les Vautours : nous les avons toutes rapportées sans chercher à les affaiblir; et Ton VILTU RIDÉS. 71 MOUS peiiiiettia bit'ii dajoiitL'r, avec Lcssoii, que dans les vues sages de la nature tout a été disposé pour Je mieux; (pie ces vices et ces vertus que nous prêtons aux animaux sont enfants de nos préjugés; (pu; ce, (jue nous ;q)])elons magnanimité du V;uilour fauve (icxiiUnlal. Viillnr occidenlulis- Lion et de l'Aigle n'est souvent que la bienveillance de Tes- tomac rassasié d'un animal essentiellement Carnivore et sangui- naire; que la laclieté du Vautour ne peut pas plus être réputée bassesse que Taudace de l'Aigle ne peut être réputée magnani- mité. La nature a voulu des carnassiers pour arrêter la trop grande multiplication de certains animaux, et établir une sorte 72 QUATORZIEME LEÇO^•. d'équilibre ; elle a voulu aussi des espèces pour purger la terre des cadavres de ceux que la mort naturelle ou accidentelle laisse exposés à une putréfaction nuisible à tous. Les uns et les autres l'emplissent les fonctions qui leur ont été départies avec la vie. On se figure diificilement, dans nos régions tempérées, avec quelle rapidité les cadavres se décomposent dans les contrées très-cbaudes, et les émanations dangereuses qu'ils répandraient inévitablement seraient des causes incessantes d'épidémies. Les Vautours se réunissent souvent aussi en bandes nom- breuses, et leur voracité les rend quelquefois téméraires. Le- vaillant avait tué, en Afrique, deux Buffles, et présidait au dé- peçage de ces animaux, dont il faisait pendre les quartiers de viande aux branches des arbres qui entouraient ses tentes pour les faire sécher aux rayons d'un soleil brûlant. Tout à coup il se vit entouré par une bande de Vautours qui enlevèrent les mor- ceaux de chair, malgré ses efforts pour chasser ou pour détruire les déprédateurs à coups de fusil. A peine l'un d'eux tombait-il frappé d'une halls qu'un autre prenait sa jilace. Un autre voyageur anglais qui marchait depuis quelques jours, eu Abyssinie, à la tête d'une petite armée, parle du nombre considérable de ces oiseaux, qu'il compare au sable de la mer. Ils se montrèrent à lui plus courageux que ne le sont d'ordinaire certaines autres espèces de la même famille, car il vit un jour l'un de ces oiseaux étendre à terre un Aigle qui s'était faufilé par hasard dans une bande de Vautours assemblés pour dévorer des hommes tués pendant une bataille que s'étaient livrée deux tribus. Aussi ne faut-il pas s'étouner que, dans l'Inde, ces oiseaux passent pour être doués d'un instinct prophétique, qu'ils pres- sentent les combats et sont avertis de la mort des animaux. En Afrique, si un chasseur tue quelque grosse pièce de gibier qu'il ne peut emporter sur l'heure, et ([u'il l'abandonne un instant; à son retour il ne la retrouve plus, mais, à sa place, il VUMURIDKS. 73 voit une bande de Yautours, et cela dans un lieu où il n'y en avait pas un seul un quart d'heure avant. C'est ce qnc Levaillant dans ses voyages, a éprouvé lui-même plusieurs fois, de la part des Vautours, soit de l'Oricoii, soit d'autres espèces, car tous ces immondes carnivores se réunissent et se mêlent dans cette cir- constance. La première fois qu'il fut victime de leur voracité, il était à bout de ressources, ce qui rendit la leçon très-désa- gréable. Levaillant avait tué trois Zèbres; satisfait de sa chasse, il retourna à son camp, dont il était éloigné d'une lieue, et commanda qu'on amenât un chariot pour les enlever. Les Ilot- tentots, plus habitués que lui aux rapines des Vautours, lui dirent que ce voyage leui* paraissait inutile, parce que les Zèbres seraient dévorés avant leur arrivée. On partit néanmoins, mais à peine approchait-on que l'on vit de loin l'espace rempli de Vautours. Les Zèbres étaient dépecés ;' il n'en restait que les gros os, et cependant les Vautours arrivaient encore, et de tous côtés; il y en avait plus de mille. Curieux d'ojjserver comment pouvait sitôt arriver un si grand nombre de Vautours, Levaillant se cacha un jour dans un buisson après avoir tué une grande Gazelle, quil laissa sur place; dans un instant il vint des Corbeaux qui volti- gèrent au-dessus de l'animal en croassant; en moins d'un demi- quait d'heure, il arriva des Milans et des Buses; un instant après il aperçut, à luie prodigieuse hauteur, des oiseaux qui descendaient toujours en tournoyant, et il ne tarda point à re- connaître des Vautours. Les plus pressés s'abattirent sur la Ga- zelle • mais il ne leur donna pas le temps de la dépecer, et sortit de son buisson; les Vautours reprirent lourdement leur vol et en rejoignirent d'autres qui, arrivant de tous côtés, semblaient sor- tir du ciel; l'enlèvement de la Gazelle les fit bientôt disparaître tons. Une bande de Vautours en expectative sur un point est quel- quefois une indication utile pour le voyageur. Elle l'avertit du 74 QUATORZIÈME LEÇOîS'. voisinage d'un Lion, d'nn Tigre ou d'une Hyène. Lorsqu'un de ces animaux a tué quelque grand quadrupède, les Vautours, qui l'ont aperçu, arrivent aussitôt, et toujours en nombre, et le voyageur prévenu se tient sur ses gardes. Mais ces oiseaux timides, ne se sentant pas le courage de disputer une proie, montrent dans cette occasion toute la timidité de leur caractère; car, n'o- sant faire usage de leur force, de leurs armes, de la masse du corps, de l'avantage du vol, ni même de celui du nombre, on les voit se poser respectueusement à quelque distance de l'animal féroce, attendant qu'il ait fini son repas et que sa retraite leur pc. mette de dévorer les restes qu'il leur abandonne. Les Ilot- tentots et les colons du Cap de Bonne-Espérance, bien instruits, par l'expérience, de l'babileté des Vautours à découvrir une proie et de leur voracité, n'aljandonnent jamais une grosse pièce de gibier qu'ils ne peuvent emporter sur leur dos sans Lavoir cacbée sous un tas de branches et de feuillages, ou même sans Lavoir provisoirement enterrée, et, malgré cette précaution, il leur arrive souvent de ne trouver à leur retour qn'un squelette; car les Corbeaux, plus hardis, travaillent d'abord à découvrir Lanimal,et les Vautours, rassurés par leur présence, ont bientôt entièrement dévoré leur proie. On voit que les Hottentots se mé- fient plus de la vue perçante des Vautours que de la finesse de leur odorat, et il faut s'en rapporter à leur appréciation et à leur expérience. Aussi ce que nous avons dit des Cathartes peut s'ap- pliquer aux Vautours; et nous ne reviendrions pas à la question si nous n'avions à communiquer deux observations, l'une qui confirme la supériorité de la \ii2 sur l'odorat, et l'autre qui prouve cependant que le sens olfactif n'est pas sans finesse chez ces oiseaux. Le docteur Franklin, en traversant, comme Levaillant et tant d'autres, les immenses déserts de l'Afrique, où ne se rencontre pas un brin dherbe qui puisse attirer un animal vivant, et où. YllLTURlDÉS. 75 par conséquent, les oiseaux de proie n'ont aucun motif de faire leur ronde, a été deux ou tiois fois témoin d'une scène qui a éveillé son attention. Si, \ym hasard, un des Chameaux ou toute autre hète de somme appartenant à la caravane dont il faisait partie venait à succomher, on Tahandonnait, et, en moins d'une demi-heure, on découvrait dans les airs une multitude de petits points qui se mouvaient lentement en décrivant des cercles. En peu de temps les points grossissaient, et cela à mesure qu'ils descendaient en spirale vers la terre : on reconnaissait des Vau- tours. L'odeur que pouvait répandre ce cadavi'c non encore dé- composé n'était pas assez forte pour les attirer ou les guider, et cependant ils arrivaient de tous les côtés à la fois. Un pauvreémigré allemand, qui vivait seul dans unechaumière, avait fait une provision de viande qu'il ne put faire cuire, parce qu'il tomha sérieusement malade et qu'il resta plusieurs jours sans connaissance. Cette viande se putréfia, et l'odeur se répan- dit même au dehors de la chaumière. Les Vautours du voisinage arrivèrent bientôt les uns après les autres, et attirèrent l'atten- tion des voisins, qui pensèrent que l'Alsacien, qu'ils n'avaient pas vu depuis plusieurs jours, était mort. On pénétra dans la chaumière; le malade vivait encore, luais l'odeur repoussante do sa chambre s'expliqua dès qu'on découvrit la viande en pu- tréfaction. H est évident que, dans ce cas, l'odeur seule a alfiré les Vautours qui rôdaient sans doute dans le voisinage. Ces oiseaux se montrent quehjuefois plus délicats dans le choix de leur nourriture. EnÉgyple, dans la saison où les Cro- codiles déposent leurs œufs dans le sable du rivage, les Vau- tours se tiennent en observation et guettent les mouvements des femelles. A peine se sont-elles retirées, qu'ils arri\ent et déter- rent les œufs à l'aide de leurs griffes et de leur bec, et les ava- lent , Les Vautours ne méprisent pas, d'ailleurs, le cadavre du Crocodile; luais, comme ces reptiles sont recouverts d'nne véri- 76 QUATORZIÈME LEÇON, table cuirasse, trop forte pour être brisée et ouverte par le bec ou par les ongles, les Vautours sont souvent obligés d'attendre longtemps que cet obstacle cède de lui-même par suite de la dé- composition intérieure. Mais ils sont souvent déçus dans leurs espérances, comme l'avons déjà vu au sujet des Cathartes, car la chair se trouve alors dans un état si avancé, qu'elle coule sur le sol en un fluide immonde. Le vol des Vautours est plutôt remarquable par sa continuité que par sa rapidité. Ils se tiennent sur leurs ailes pendant un temps considérable. La nature n'a généralement donné la vitesse qu'aux oiseaux de proie qui poursuivent des animaux vivants. Les ongles allongés du Vautour ne lui permettent guère d'enlever les charognes dans son nid. La plupart de ces oiseaux dévorent la viande moite sur place, et l'emportent dans leur jabot pour la dégorger dans le bec de leurs petits. Lorsqu'ils sont repus, lorsi[u'ils ont dépecé le corps d'un animal, soit pour leur couvée, soit pour eux mêmes, le bas de leur œsophage se gonfle outre mesure, sous forme d'une grosse vessie qui f\it saillie entre les plumes. Ils demeurent alors immobiles pendant des heures en- tières et la tête appHquée sur le jabot. Un caractère qui distingue les Vautours des autres oiseaux de proie, c'est, nous l'avons déjà dit, la nudité de la tête et d'ure partie du cou, qui sont seulement recouvertes d'un duvet court. On a cru voir dans cette nudité une précaution de la nature. Plongeant sans cesse, non-seulement le bec, mais la tête tout entière dans des masses de matière putréfiée, ces oiseaux ne pouvaient avoir de plumes sur la tête ni sur le cou, comme les Aigles et les Faucons, car ces plumes, sans cesse humectées par la pourriture, auraient, en se collant les unes aux autres et en séchant, fort incommodé ces animaux. Les Vautours se plaisent sur les rochers élevés et inaccessi- bles; c'est là qu'ils étal)lissent leur aire, mais on les voit descen- vui/rrinuÉs. 77 (Irc dans les plaines piMidant VWiwx. On n'est pas d'accord sur le noml)rcde leurs œufs, ([ui paraît varier selon les esi)cces. En Sardaigne, le docteur Kiankliu a vu ces oiseaux construire un Fig. 19. — Vautour chasseliente, VuUur Kolhii. nid d'un mètre et plus de diamètre, sur de très-hauts arbres. Ces nids contenaient deux et rpielquefois trois œufs, plus gros que ceux de l'Oie. Ces œufs sont d'une forme plus constamment 7. 78 0UAT0I5ZIÈME LEÇON, ovalaire qu'arrondie, parfois ovée; à coquille (Viin grain épais, dur et rude au toucher, blanche et légèrement bleuâtre, irrégu- lièrement poreuse, mate et sans reflet, tantôt unie et sans tache, ce qui est le plus ordinaire chez le Vautour fauve; tantôt clair- semés, surtout au gros bout, de taches de couleur brun de Sienne, formant des points plus ou monis arrondis; souvent recouverts irrégulièrement de larges taches de cette couleur, comme chez le Vautour Oricou; ou enfin entièrement couverts de taches bru- nes, fines, d'un violet pâle ou cendré, comme chez le Vautour de Nubie. Leurs dimensions sont de neuf centimètres de grand dia- mètre et de six centimètres de petit. Dans les ménageries, les Vautours font généralement une assez triste figure, et ils répandent autour d'eux une odeur infecte. Mais, à Tétat de nature, c'est tout autre chose. Libre, le Vautour a sa beauté. Il faut voir ces oiseaux perchés dans les lieux sau- vages, auxquels ils donnent une sombre poésie. Leur attitude rêveuse, leurs yeux baissés, leur tête ensevelie dans leurs épau- les, tout leur donne un air mystérieux. Le docteur Franklin en a rencontré plus d'une fois sur les grands pins morts ou sur les cyprès. Ils restent là quel(|uefois perchés pendant des heures en- tières, les ailes ouvertes. Quelques voyageurs croient que les Vautours prennent cette position, fatigante en apparence, pour que l'air puisse souffler sur toutes les surfaces de leur corps et emporter Fodeur infecte qu'ils répandent. Les Vautours ne sont ni aussi stupides ni aussi lâches qu'on le croit assez généralement. Un ami du docteur Degland a vu un Vautour cendré vivant en captivité depuis plusieurs années, et qui répondait à la voix de son maître; il ne craignait pas les Chiens qui cherchaient à le mordre. Une autre personne de la connaissance de M. Bouteille, le savant ornithologiste du Dau- phiné, en a pendant longtemps possédé un, qui s'était rendu fa- milier au point de venir demander sa nourriture. Cependant il VlII/rUIUDÉS. 70 s'csl, échappé une fois, cL il a hlessé ciucUcnieiiL deux hommes ([iii le suivaient. Cette espèce est tiès-iedoutét; des pàties des Aldules. Les Vautours sont orij^inaires des contrées chaudes du glolje. A mesure qu'on s'éloigne de ces contrées, ils ne se rencontrent plus (ju'en petit nond)re. C est ainsi que, sur une douzaine d'espèces, trois seidement sont propres à l'Europe. La limite de leur distii- hution géographique est pourtant plus reculée que ne l'avaient cru les anciens naturalistes. On voit exceptionnellement des Vau- tours même en Angleterre. En 182G, rapporte le docteur Fran- klin, près de Bridgewater, dans le Somersetshire, un oiseau étrange, inconiui, avait été remarqué à terre sur une route. Poursuivi, il prit son \ol et se porta à environ trois kilomètres de la mer; puis il s'abattit sur le rivage, où il fut tué d'un coup de feu. Il venait de se gorger de la chair d'un Agneau mort, et ce repas copieux fut sans doute la cause de sa perte, car son yoI alourdi ne lui permit pas dç s'élever hors d'une portée de fusil. Un autre Vautour, à en juger par la description des gens de la campagne, fut vu, quelques jours après, non loin du même en- droit où le premier avait été tué; mais il échappa à la poursuite des chasseurs. On oljserve une différence de mœurs entre ceux de ces oiseaux qui vivent dans les contrées très-chaudes et ceux qui habitent des climats plus tempérés. En Europe, les Vautours gitent, du- rant la belle saison, sur les montagnes les plus hautes et les plus désertes, tandis que, en Egypte et dans d'autres contrées de l'Afrique ou de l'Asie, ils s'approchent sans crainte des endroits habités, se répandent au point du jour dans les villes et les vil- lages, et prennent tranquillement leur repas au milieu des rues. Ce contraste de mœurs ne saurait tenu' à une différence de tem- pérature. Il faut plutôt en chercher la cause dans l'hospitalité qu'ils rencontrent chez les uns, et les coups de fusil qui les at- SO QUATORZIÈME LEÇON, tendent chez les antres. Dans les chaudes cités de l'Orient, les Vautours sont protégés, encouragés, on pourrait presque dire honorés. Us font partie du service public et semblent avoir con- science de leur utilité. Aussi dans ce cas se montrent-ils bons princes et familiers avec les habitants. Entourés de marques de bienveillance, ils accomplissent avec la plus grande confiance leur fonction, qui consiste à débarrasser la voie publique des im- mondices et des charognes. En Europe, au contraire, où les hommes se chargent de ces fonctions, les Vautours sont poursui- vis et tués comme un objet d'aversion ou de curiosité. De là leur défiance, de là leur vie cachée dans les sombres et inaccessibles retraites des montagnes. Les Vautours des contrées relativement froides émigrent au commencement de Fhiver, et vont chercher des climats plus chauds. Une bande considérable de Vautours cendrés, ou Arrians, a passé aux environs d'Angers en octobre 1859. On évalua à plus de cent le nombre d'individus qui la composaient, et Ton en tua trois. Une autre bande, plus considérable encore, assure-t-on, s'y était également fait voir en octobre 1857. Elles venaient l'une et l'autre du nord, et se dirigeaient vers les Pyrénées. Le plus commun des Vautours est le Vautour lauve, ou Grif- fon (Vîiltur fiilvus, Brisson), qui compte au nombre des espèces d'Europe; on le trouve dans les contrées méridionales et orien- tales, dans les Alpes et les Pyrénées, en Espagne, en Sardaigne, en Grèce, etc. Les caractères qui le distinguent sont : — Tête et cou garnis d'un duvet court et d'un blanc sale; — une collerette de plumes effilées d'un blanc roussâtre; — plumes des parties supérieures d'un gris isabelle plus ou moins foncé, celles des parties inférieures tirant sur le roux; — bec livide; cire couleur de chair; — iris noisette; — pieds gris; — les jeunes, tachetés de brun; - taille, l%iO à l'",20. Le Vautour cendré, plus connu sous le nom de Vautour Ar- VUI/IUHIDÉS. 81 rian {Vnltiir monachm, \a\u\v), ost aussi qnolquofois désigné sous les noms de Vaulour iioii-, de Vautour moine, de Vautour d'Arabie; c est le yrand Vautour de Buffon. Il a les caractères Fig. 20. — Vautour Arrinn, Ynltnr momtcluis, iV;\\)Vi'^ Gould. suivants : — tète et cou couverts d'un duvet Itrun touffu et lai- neux; — nuque et devant du cou lUis et d'une teitite livide bleuâtre; — une fraise de plumes eftilées et contournées à la base du cou; — plumage entièrement brun, plus foncé chez les vieux; — pointe du bec et ongles noirs; base du l)ec et cire vio- lacées; — iris brun; — pieds gris-livide, bleuâtres; — les jeu- nes, plus fuives; — taille, l'",20. SI QUATORZIÈME LEÇON. 4« Genre. — GYPAÈTE, GYPAETUS, Slorr. L'esprit d'association diminue chez ceux des vulturidés qui, plus forts, mieux armés, attaquent quelquefois des proies vi- vantes. C'est une exception que va nous offrir l'élude des mœurs du Gypaëte. Les caractères de ce genre sont : — Bec allongé, renflé vers la pointe, qui est courbée comme un crochet; — narines ovales, couvertes, ainsi que la cire, de soies rudes couchées sur la hase du hec; — tête et cou vêtus de plumes; — joues, gorge et vertex couverts de duvet cotonneux et de quelques plumes petites et à Ijarhes désunies; — tarses courts, emplumés dans toute leur étendue; — doigts antérieurs réunis à leur hase par un repli memhraneux ; — ongles faibles et assez aigus ; — ailes longues; — les quatre premières rémige^ échancrées, la première plus courte que la deuxième, la troisième la plus grande; — queue allongée et composée de douze pennes étagées. Ce bel oiseau, dont la taille dépasse celle des plus grands Aigles, habite toutes les chaînes de montagnes de l'ancien monde, mais il n'est pas aussi commun que les Vautours. On le rencontre, en Europe, dans les Pyrénées et dans les Alpes. Il est redouté des bergers, dont il trompe souvent la surveillance. Il est beaucoup plus commun en Afrique, où il se rapproche parfois des villes. Le nom de cet oiseau exprime bien le rang intermédiaire (ju'il occupe, par ses formes et ses habitudes, entre le Vautour et l'Aigle. Le nom de Gypaëte est composé de deux mots grecs qui signifient Vautour-Aigle. Ce rapace forme, en effet, le trait d'union entre les deux familles. Quoique bien armé, il lï'ani le hec ni la serre de l'Aigle. L'Aigle enlève toujours sa proie; le Gypaëte, plus robuste, l'élève bien aussi, mais seulement quand le (Inni^or ne lui permet pas de la dévorer sur place. Enfin, il a VUI/rUHIDÉS. 83 les yeux pelits et à lli'ur de tète, les serres peu i)uiss;iiites du Vautour, et les tarses emplumées de l'Aigle. 21 — Gjp3t,te biibu (.yi itithi, lai l utils Si, comme les Vautours, les Gypaètes se gorgciit parfois de chairs enputrélaction, ils préiereut cepeudant les proies vivantes. Dans les Alpes, cet oiseau est connu sous le nom de Lxmmer- geier (Vautour des Agneaux). Il attacpie en effet les Agneaux, les Chèvres, les Moutons; les Chamois, et même, sil faut en 84 QUATORZIÈME LEÇO^•. croire certains récits, les hommes endormis et les enflants. Le Gypaëte détruit aisément les petits animaux, car son bec, quoique allongé, est dur et fort; mais il n'en est plus de même quand la lutte s'engage avec des animaux d'une grande taille. Dans ce cas il a recours à la ruse. Fondant à Timproviste sur quelque Chamois qui paît ou se repose au bord d'un précipice, le Gypaëte l'attaque avec furie, le harcèle, bat Tair de ses grandes ailes, agite ses serres autour des cornes de l'animal effaré, éperdu, et le force à se précipiter dans l'abîme, où il s'élance à sa suite et le dévore. Bruce raconte un trait qui prouve l'audace du Lsemmergeier . Attiré par les préliminaires du dîner que préparaient les domes- tiques de sa caravane au somn\et d'une haute montagne, un Gypaëte apparut et finit par s'abattre sans façon près du cercle que formaient les voyageurs. Les naturels, effrayés, coururent aux armes, c'est-à-dire à leurs lances et à leurs boucliers. Après une tentative inutile pour s'emparer de la viande qui cuisait, l'oiseau se contenta d'enlever dans ses serres un morceau de mouton accroché à peu de distance, et partit sans se presser. Encouragé sans doute par ce premier succès, il revint quelques minutes après ; mais il fut victime de son audace et tué d'un coup de fusil. Il n'y a pas longtemps que les naturalistes sont complètement renseignés sur cet oiseau de proie, le plus grand de ceux qui habitent l'Europe. Buffon lui-même Ta confondu avec le Condor. Un naturaliste suisse, Steinmiiller, est le premier qui en ait donné une description satisfaisante, que d'autres complétèrent, et parmi lesquels nous citerons Temmink. Mais le dernier mot n était pas dit; et c'est au docteur Tscliudi que nous le devons, et il a ajouté à ses observations personnelles les renseignements certains qu'il a pu obtenir des chasseurs montagnards. L'organisation de cet énorme oiseau est très-vigoureuse. Ses Vni/nillDKS. 85 muscles pectoraux sont cxtraordinairciiinit laigcs et forts ; sa l)iiissance digestivc est remarquable; il digère iacilemeut de gros os. On a trouve dans l'estomac d'un de ces-oiseaux, au moment où il venait d'être tué, une côte de Renard, la (jueue tout en- tière de cet animal, la cuisse d'un Lièvre, plusieurs omoplates et une grosse pelote de poils. L'estomac d'un autre Gypaète, tué par le docteur Scliinz, contenait un gros fragment de l'os du bassin d'une \ache, un Til)ia entier et une côte de Cbamois, \ui grand nombre d'os plus petits, des ergots de Coqs et une masse de poils. Les os sont digérés par coucbes, et le sabot d'iui Cheval, les os du pied d'inie vacbe, ne résistent pas à l'action de son suc gastrique, action qui se prolonge même quelque temps après la mort; car, dans un Gypaète tué pendant qu'il mangeait un Re- nard et ouvert seulement trois jours après, on a trouvé la tête du Renard ayant subi Peffet d'une première digestion. Il n'est pas facile de bien observer les habitudes du Gypaète, connu aussi sous le nom de Vautour des Alpes, car ce n'est pas sans danger qu'on parvient à le suivre sur les rochers escarpés qu'il habite. 11 prend son vol le matin pour explorer les lieux oiî, la veille, il a trouvé quelque bonne proie, et s'élève à une grande hauteur pour embrasser plus d'espace. Sa vue est excellente et son odorat plus fin (jue celui des autres vulturidés. Veut-il saisir une victime, il plie subitement les ailes et tombe sur elle de tout le poids de son corps. Si c'est un animal de taille moyenne, comme un Lièvre, un Agneau, uft Chien, un Renard et même un Blaireau, il l'emporte sur les rochers, souvent à une grande distance; mais, s'il ne peut l'enlever, il en déchire vivement quelques lambeaux, dont il se gorge, et il reviendra plus tard et tant qu'il y aura quelque morceau à dépecer. S'il veut s'em- parer d'une Chèvre on d'un Chamois paissant dans le voisinage d'un précipice, il décrit au-dessus de la proie qu'il convoite des cercles de plus en plus resseirés, pour l'inquiéter, jusqu'à ce T. II. -. rien ne révèle la violence de l'émotion qni le domine. L'œil élincelant et iixe, il demeure immobile jusqu'au moment favo- rable; alors il tombe sur sa proie, l'écrase sans pitié, la serre vi- goureusement, et la frappe de l'aile et du pied. Aussitôt il se redresse en vainqueui-, sans quitter prise et toujours en garde. Bientôt, avec son bec, il porte sur la tête du reptile agonisant un coup terrible, qui est souvent le coup de grâce. Mais sa pru- dence ne Fabandonnera pas; son œil vigilant ne se détacbera point de l'ennemi. A cbaque nouvelle blessure qu'il fait, le Ser- pentaire a soin de se détourner et de se mettre à Tabri des re- tours de celui qu'il terrasse, jusqu'au moment oi^i il est rassuré par l'immobilité complète de sa victime. Seulement alors il com- mence paisiblement son repas, et dévore son ennemi avec une grâce remarquable. C'est avec cet instinct mêlé de courage et de prudence qu'il pourvoit à sa subsistance au milieu des sables de l'Afrique. Sa taille svelte, ses longues jambes défendues par des écailles impé- nétrables, la vigoureuse défense qu'il peut faire avec ses ailes, le mettent à même de vaincre les plus redoutables reptiles du con- tinent africain. On le voit souvent, tenant un Serpent dans son bec, s'enlever avec lui, le laisser retomber, le reprendre encore pour Tétourdir par une nouvelle cbute, et l'acbever sans craindre la moindre résistance. En captivité, ses. instincts s'émoussent, deviennent plus vulgaires; son bistoire alors ne dit plus les ex- ploits du désert, et constate seulement la guerre que Tesclave fait aux parasites de toutes sortes qui s'introduisent dans les jar- dins et les cours des babi ta lions. Le Serpentaire en liberté se nourrit aussi de Lézards, moins dangereux à combattre, de petites Tortues, qu'il avale tout en- tières après leur avoir brisé le crâne. Il ne dédaigne même pas les insectes et les Sauterelles. A l'état de domesticité, il senoiu'- lit de toute espèce de viandes crues ou cuites, et mange même VUl/riJUlDÉS. 95 dos poissons. LcvaillaiiL l'a vu niaiiitc l'ois avaler de jeunes l*ou- lels et de petits oiseaux avec toutes leurs plumes; et il a remarqué (pie toujours il avait soin de les l'aire entrer da»is son bee la lêt(! la première. Cei'.endaut il no pense pas ([uo, libre, il attaque les oiseaux; du moius on n'en (•it(3 pas d'exemple. L'un des Serpentaires (pi'avait tués ce voyageur avait clausson jabot vingt et nue petites Tortues entières, dout [)lusiem-s avaient près de cin([ eentiuiètres de diamètre, onze LézaJ'ds de seize à vingt centimètres de longueur, trois serpents longs de cin({uante lentimètres, un grand nombre de Sauterelles et d'autres in- sectes, dont plusieurs étaient même si intacts qu'il put les con- server dans ses collections. Les Serpents, les Lézaids et les Tor- tues avaient tous un trou dans la tète. 11 trouva aussi dans l'esto- mac du même oiseau une pelote grosse comme un œuf d'Oie; elle n'était composée que de vertèbres de Serpents et de Lézards, tl'écailles de Tortues, d'ailes et de pattes do Sauterelles, et enlin d'élytres de plusieurs Scarabées. Cet oiseau, comme le font presque tous les rapaces diurnes et nocturnes, rejette pur le bec toutes ces dépouilles qu'il ne digère pas. On a remarqué que c'est dans le courant de juillet que les Serpentaires s'apparient. La jalousie devient alors entre les mâles une cause de combats opiniâtres; ils se frappent du bec et des ailes pour se disputer une femelle, qui se rend toujours au vainqueur. Us construisent un nid plat, en forme d'aire, comme celui de l'Aigle, et le placent, à bauteur d'un mètre, au centre du Iniisson le plus touffu du canton qu'ils ont cboisi pour domaine. ('. de relever à volonté les plumes de la partie postérieure dô la tête. Un autre rapport se trouve encore dans la nudité du tarse; enfin le Serpentaire est plutôt omnivore que carnassier, et il est surtout marcheur. Il est, en un mot, l'analogue, en Afrique, des Caracaras américains, qui habitent également les terrains secs et arides, et la longueur proportionnelle du tarse ne peut être invoquée comme une objection sérieuse à ce rapproche- ment. Fig. 23. — Faucon sacre. FaJco sacer, d'après Scliieg»! QUINZIÈME LF4:0N Falconidés. 2'^ Famimk. — FALCO\IT)KS. Les falconidés se distinguent facilement des vuUnridés par leurs formes moins lourdes. Leur tête et leur cou couverts de plumes, leur bec à bords festonnés ou dentelés, leurs serres ner- veuses, développées et à ongles rétractiles, sont les caractères les plus saillants. Quelques-uns cepeTidant ont encore la face et une partie de la gorge plus ou moins nues, et établissent le trait d'union qui relie la seconde l'amille à la première. Nous auron* souvent Toccasion de. remarquer qu'en passant d'un type à un autre, c'est-à-dire d'un ordre ou d'une famille à une autre, la puissance créatrice rappelle dans la série nouvelle qu'elle com- mence quelques-uns des caractères de celle qu'elle vient de ter- miner. Ainsi lesCarncaras, conservant quelques-uns des caractères des Vautours, mangent des animaux déjà en putréfiiction; les Aigles, 104 QUINZIÈME LEÇON, les Buses et tous les oiseaux de proie ignobles de G. Cuvier vi- vent un peu de tout. Ils mangent des animaux de toutes les classes et de tous les ordres, et, dans la détresse, ils ne dédai- gnent même pas les chairs corrompues; il n'en est plus de même des Faucons et de tous les oiseaux de proie nobles, qui, en liberté, ne s'arrêtent pas devant une proie morte. Cette famille est très-nombreuse et comprend les grands genres suivants : 1° Caracara, Polyborus, rcolv^ôpo;, polyphage. S'* Aigle, Aqiiila. 3° Pygargue, Pontoaëtiis, ttôvtoç, mer; àsTo,-, aigle. ¥ Spizaète, Spizaetus, a-Trî^a, épervier; àîtôç, aigle. 5*^ Buse, Biiteo. 6" Milan, Milvus. l"" Faucon, Falco. 8" Épervier, Accipiter. 9° Busard, Circus. Les noms latins sans étymologie sont les anciens noms de ces oiseaux. L'indication de ces neuf genres, comprenant chacun des espèces plus ou moins nombreuses, permet de reconnaître qu'il serait difficile d'exposer d'une manière générale les mœurs et les ha- bitudes d'oiseaux groupés dans une famille pour se conformer à la méthode, mais présentant, dans chaque genre, des instincts différents et en rapport avec les détails de leur organisation. C'est donc seulement en faisant l'histoire de chacun de ces genres (jue nous parlerons des instincts des espèces qu'ils comprennent Cependant on peut dire que tous ces oiseaux sont chasseurs, car- nassiers, et que, sauf de rares exceptions, ils prêtèrent les proies vivantes aux proies mortes. rAi.r.oMDÉs. 105 Le vol tics falconidés, plus rapide que celui des vulturidés, est tantôt tics-clevé, comme chez les Aigles, tantôt bas, comme chez les Busards, accéléré chez les Faucons, lent et majestueux chez les Buses. A Texception des Caracaras, que lenr genre de vie attache à la terre, les falconidés ne sont pas marcheurs. Ils s'avancent en sautant, sans développer complètement leurs doigts, sans doute pour ne pas émousser la pointe de leurs ongles cro- chus et rétractiles. La vue de ces oiseaux a une poitée extraor- dinaire; pendant le vol le plus rapide on les voit souvent s'ar- rêter tout à coup pour fixer une proie très-éloignée d'eux, et fondre sur elle du haut des airs. Ce sont aussi les plus criards de tous les rapacos, les Caracaras sui'tout, et certaines espèces d'Aigles qui épouvantent tous les autres animaux; mais quelque- fois ces bruyantes clameurs attirent de petits oiseaux qui se liguent contre eux, les poursuivent à coups de bec et les con- traignent à fuir, compensant par leur nombre l'infériorité de leur force. La ponte des falconidés est, en moyenne, de trois à quatre œufs, rarement de six. Leur plumage est un peu plus variable que celui des autres rapaces et présente des différences très- remarquables d'âge et de sexe. Souvent le jeune ne ressemble en aucune ûiçon à l'adulte. Aussi ces différences extraordinaires de plumage et le tenqis que ces oiseaux mettent à prendre leur livrée d'adulte, les Aigles surtout, expliquent les erreurs ou les incertitudes des naturalistes. Pendant longtemps les divers âges de la même espèce ont été considérés comme des types spécifiques auxquels on a donné différents noms. 10(5 QUINZIEME LEÇON. jer Ge^-p.^. _ câRâCâRA, POLYBORUS, Vicillol. Noms tirés du cri de l'oiseau et de ses h;ibiludes poly pliages. Nous croyons, avec d'Orbigny, qu'on peut distinguer du reste des falconidés des oiseaux que leurs mœurs analogues à celles des vulturidés et leurs principaux caractères doivent nécessai- rement réunir dans un même groiq^e, tels sont les Caracaras, ({ue les auteurs ont pendant longtemps dispersés dans des genres tout à fait distincts. Caracara ordinaire, Potilhorus tniiilicnsis. Nous caractériserons donc les Coracaras exclusivement propres à l'Amérique méiidionale, ainsi qu'il suit : bec fortement com- primé, non courbé dès sa base, sans dentehu'e, mais présentant 1-ALCOlNIDES. 107 quelqiielois un simple sinus on icsloii; ciic poilue, prolongée, connnnnifiuanl iivec une jiarlie nue, plus on nioins large, qui enlonie les yeux; dessus des orbites non saillant, eonimceliez les Aigles; tarses longs et nus, souvent entièrement, et plus ou moins régulièrement, écnssonnés; doigts en général plus longs que chez les autres falconidés, le médian très-long comparativement aux latéraux, tous terminés par des ongles peu arcpiés, perjuettant une marche facile, et, le pins souvent, usés ou émoussés à leur extrémité; la troisième rémige la plus longue de toutes; les deuxième, quatrième et cinquième presque égales, et donnant à l'aile ouverte une forme tronquée et oblougne. Quelques espèces ont les plumes occipitales frisées; d'autres ont la faculté de les relever; enlin une dernière a deux caroncules ou barbillons sous la mandibule inférieure. Moins sauvages que les autres falconidés, les Caracaras ont dû suivre Tespèce humaine dans ses migrations lointaines, aussi les trouve-t-on depuis les terres les plus australes jusqu'à la ligne, et depuis le niveau de la mer jusqu'aux sommets les plus élevés des Andes; mais tous ne sont pas de la même espèce, et chacune de ces espèces, bien qu'ayant de larges limites géographiques, n'en a pas moins sa zone spéciale. Le Caracara vit partout, depuis la zone glaciale, en passant par la zone tempérée, jusqu'à la zone brûlante des tropiques. C'est un oiseau commun surtout dans les savanes de la Plala, où il est connu sous le nom de Carrancha. On le i-encontre fréquc^mment aussi dans les plaines de la Pata- gonie, et il se trouve en grand nombre dans le désert, entre les rivières iNegro et Colorado, sur les points fréquentés par les voya- geurs; il attend là les cadavres des animaux qui meurent de fa- tigue ou de soil'. Enfin il habite aussi les ibrèts humides et impé- nétrables de la IVilagonic occidentale et de la Terre-de-Feu. On ne le voit jamais s'élever sur les hautes sommités, oii il est rem- })lacé par le Cai'acara montagnard, (pu, bien différent du pre- 1U8 QUINZIÈME LEÇON, iiiier, vit exclusivement dans les régions élevées, sèches et ari- des. Une autre espèce, le Caracara Chimango, vit souvent en compagnie du Caracara ordinaire, dont il a les habitudes et les instincts. Le Caracara Cliimachima, au contraire, vit isolé, près des habitations voisines des forêts, ou dans les plaines chaudes intertropicales. Fig. 27. — Caracara montagnard, Pulyhorus monlams. Tous ces oiseaux semblent rechercher la présence de ITiomme. Far leurs habitudes ils remplacent parfaitement nos Corneilles, nos Pies et nos Corbeaux, dont la nature a été prodigue pour l'AIXOMDES. 109 loiis les pays du iiioudc, mais (ju'cIIiî a refusés à l'Amérique du Sud. C()uij)aiiuou lidMo de l' Indien voyageur, le Caracara l'uc- eonniai;iie de la lisière d'un bois à eellc d'un aiilrc, sur le bord Cliimango, Polyl'orus Chimango. des rivières ou dans les plaines, Iransporlanl son domicile acci- dentel partout où riiomme vient s'établir. Que le sauvage se fixe quelque part et se construise une cabane, le Caracara vient s'y percber, comme pour eu prendre possession le premier; il s'en éloigne peu, prêt à profiter de débris de toutes soi tes, et il campe dans le voisinage. Que l'iiomme vienne à former de vastes éta- r. II 10 110 OUI^'ZIEME LEÇOr^. ])lissenieiits agricoles et s'entoure d'un grand nombre d'animaux domestiques, Favidc assiduité du Caracara devient plus active, en raison de l'espoir mieux fondé qu'il conçoit de trouver dans une riche ferme une pâture encore mieux assurée. Stimulé par cet appât, l'intrépide oiseau ne craindra pas même de s'abattre au milieu des basses-cours, enlevant de jeunes Poulets et profi- tant de la négligence des habitants pour leur ravir le morceau de viande que, suivant l'usage du pays, ils font séclier au soleil ou toute autre partie de leur approvisionnement animal. Comme les Cathartes, les Caracaras pourvoient à l'incurie des villageois et des citadins, en dévorant les animaux morts et les immon- dices. Alors véritables Cathartes à serres prenantes ou modi- fiés en Vautours à forme d'Aigle, on les voit disputer avec achar- nement la possession d'un lambeau de chair à leurs dégoûtants rivaux. Les Caracaras sont plus ou moins familiers, selon les espèces; ainsi que les Chimangos, ils fréquentent constamment en nom- bre les estamias et les maisons qui servent de tueries. Si un animal meurt dans la plaine, le Catharte ouvre le banquet, et le Caracara ordinaire et le Chimango mangent les derniers débris de chair et nettoient très-proprement les os. Quoique ces oiseaux mangent souvent ainsi ensemble, ils sont loin de vivre en bonne intelhgence : quand le Caracara est tranquillement perché sur une branche d'arbre ou qu'il pose par terre, le Chimango vient fréquemment voler autour de lui, et, dans ses évolutions, il cherche à le frapper de ses ailes; mais le Caracara reste indiffé- rent à ces hostilités, et s'il paraît y faire attention, c'est seule- ment par un dérangement ou un balancement de la tète. Bien cuie les Caracaras s'assemblent fréquemment en grand nombre, ils ne forment pas de bandes; car, dans les lieux déserts, on les voit le plus souvent isolés ou par paires. Le Caracara montagnard a le même genre de vie que les pré- r.\i,c()MnÉs. 111 cc'doiils, mais il ii'habito que les montapncs cullivéGS et roiulie sur les rocliers; tandis «inc le Caiacara Cliiiiiacliima, plus sau- vage, se montre seulemeni [)ar inteivalle, poin- dévorer des res- tes d'animaux ou pour attaquer de ])auvres l)ètes de somme Ijlessées par leur 1);U, et (pii ne peuvent se défendre qu'en se Fig. 29. — C'iracara Chimachima, PoUil'orvs Cliimachima. roulant par terre. Tous ces oiseaux suivent et liareclcnt les Che- vaux et les Mulets blessés au garot ou à la croupe et abandonnés momentanément dans la campagne. Qu'on se figure un pauvre Clicval épuisé par la suppuration, les oreilles basses et le dos courbe, et l'oiseau planant au-dessus de la plaie, qu'il fixe d'un œil avide, et l'on aura une représentation fidèh^ de ce tableau 112 QUINZIÈME LEÇON', qu'a si bion décrit le capitaine Head avec son esprit oriiimal et son exactitude. Cependant, malgré leur voracité, les Caracaras attaquent rarement un animal bien portant, et leurs habitudes nécrophages ont été constatées, non sans émotion, par les voya- geurs qui, obligés de s'arrêter pour prendre du repos dans les plaines désolées de la Patagonie, ont pu voir, à leur réveil, sur chaque tertre environnant, un de ces croque-morts, les guettant d'un œil sinistre. Que des chasseurs se mettent en campagne avec leurs Chevaux et leurs Chiens, et bientôt une troupe de ces oiseaux affamés formera leur escorte. Le jabot découvert du Caracara fait saillie sur sa gorge dès qu'il a mangé; c'est un oiseau indolent, familier, mais poltron. Son vol est lent et lourd : il prend rarement son essor. Deux fois cependant, M. Darwin en a vu un qui glissait à une grande hau- teur dans le ciel avec beaucoup d'aisance; il court ou plutôt il sautilh, mais avec moins de vitesse que quelques-uns de ses con- génères. Sans être généralement bruyant, le Caracara l'est pour- tant parfois; il a un cri rauque et particulier qu'on peut compa- rer au son guttural g espagnol suivi d'un double rr; quand il pousse ce cri, il élève la tête et la renverse sur le dos. A ces observations nous pouvons ajouter, d'après d'Azara, que le Caracara mange les Vers, les Sauterelles, les Mollusques et les Grenouilles; qu'il détruit de jeunes Agneaux, comme les Ca- thartes, au moment ou les Brebis viennent de mettre bas, et qu'il poursuit l'Urubu gorgé pour le forcer à vomir la charogne, dont il s'empare aussitôt. Enfm, quelquefois, cinq on six de ces sales oiseaux se réunissent pour donner la chasse à des Hérons qui viennent de faire leur repas à la rivière, sans doute pour leur faire rendre la nourriture qu'ils ont prise. Le Chimango est beaucoup plus petit que le Caracara ordi- naire. C'est un véritable omnivore; et l'on assure qu'à Chiloë il fiit beaucoup do tort aux plantations do pommes de terre, FAICOMOÉS. \\^> qu il siùl parfnitoniciil lioiiv('r<|ii:in(l elles viennent d'elle i)lan- tées; mais il jM-é l'ère la cliair, ei il a généralement le dernier morceau d'nn cadavre. On U' voit, sonvenl, dans la carcasse d'une Vache ou d'un Cheval, oceu[»é, connue; dans une cage, à déchirer les cartilages intercoslaux. Fig. 30. Carac;ira fiinùljre, Polijhorus fumin\S. Une autre espèce, le Caracara de la NouvelUi-Zélande, est ex- trêmement commune aux îles Falkland, et ses hahitudes sont î\ peu près les mêmes; cependant elles sont un peu modifiées par le séjour de cet oiseau sur les rochers du Lok^ de la mer, où ils 10. 114 QUINZIÈME LEÇON, ont plus souvent l'occasion (Vattaquer les animaux vivants et ceux qui sont blessés par les chasseurs. Les officiers du navire Y Aven- ture^ qui ont passé un hiver aux îles Falkland, rapportent des exemples extraordinaires de la hardiesse et de la voracité de ces oiseaux. Us saisirent un jour dans leurs serres un Chien qui était endormi près de son maître; et il n'était pas toujours facile aux chasseurs de les empêcher d'enlever sous leurs yeux les Oies et autres pièces de gibier qui tombaient à quelque distance. Us attendent et enlèvent les Lapins à leur sortie du terrier. A bord même du navire, rapporte M. Darwin, ils commettaient continuellement quelque vol; et il fallait faire bonne garde pour les empêcher d'arracher le cuir du gréement, ou d'enlever la venaison suspendue à l'arrière. Ces oiseaux sont curieux, pillards, ils enlèvent tout ce qui n'excède pas leurs forces, ramassant tout ce qu'ils trouvent par terre. Usentraînèrent un jour,à près d'une lieue, un grand chapeau noir verni, ainsi que deux de ces bolas dont nous avons déjà parlé, et qu'on emploie ici pour attraper le bétail. Une autre fois, ils enlevèrent un petit compas de Kater dans son étui de maroquin rouge, et l'on ne put jamais le re- trouver. Ils sont en outre querelleurs, très-rageurs, et, quand ils manquent leurs coups, ils mordent l'herbe avec tous les si- gnes de la colère; leurs habitudes sont loin d'être sociables. S'ils se réunissent sur la même proie, c'est pour se disputer à chaque instant le moindre lambeau. Leur vol est pesant et gauche, mais, à la différence du Caracara ordinaire, ils courent extrêmement vite. Malgré leur audacieuse familiarité, ils ne font pas leurs nids sur les rochers des deux grandes îles Falkland, mais seule- ment sur ceux des îlots qui les avoisinent. Les baleiniers préten- dent que la chair de ces oiseaux est très-blanche et bonne à man- ger; nous en douterons jusqu'à plus ample information. Généralement les habitants des pays où se trouvent des Ca- Uiàrtes et des Canecaras, supportent les premiers avec indiffé- FALCONIDKS. 115 ronce oL ioiiL une guerre ù outrance aux seconds, ([ui, plus légers et plus rusés, savent éviter les i)iéges et échapper aux poursuites sans (leviMiir pour cela plus sauvages; car on les prendrait plutôt pour des oiseaux doniesti(pies appartenant au propriélaue d'une l'ernie (pie pour des oiseaux de proie oïdiuaiieinent déliants, et surtout peu habitués à vivre avec Ihonune. Ces oiseaux nichent ipielquefois à terre, mais le plus souvent sur des buissons. Leurs œufs ont la forme ovalaire et arrondie des œufs de Faucon, et, les taches ({ui les couvrent sont d'un brun rougeàtre, et laissent à peine apeicevoir le blanc de la co- quille. L'œuf du Caracara ordinaire a les ])lus grands rapports avec celui du Faucon d'Islande, et, celui du Chimango, sauf ses dimensions un peu plus fortes, avec celui de notre Cresserelle. Les dimensions du premier sont de six centimètres sur cinq de diamètre; celles du second de quatre centimètres et demi sur trois et demi. Leur ponte est de trois ou quatre œufs, et varie suivant les espèces. 2" Gknt.e. — AIGLE, AQUILA, Brissoii. La famille des véritables oiseaux de proie, les Falconidés, se divise en deux classes : les Nobles et les Ignobles. Cette distinc- tion est empruntée, comme nous l'avons déjà dit, au langage de la fauconnerie. L'aigle n'était point considéré par les anciens fauconniers comme ini oiseau noble. Son caractère sauvage, féroce, destruc- teur et, "après tout, assez lâche ne mérite point cet honncui. L'opinion publi(|ue, si injustement prévenue contre le Vautour, s'est, au contraire, montrée beaucoup trop partiale envers FAi- gle. On a prêté à ce dernier beaucoup de qualités qu'il n'a point. Certains naturalistes, qui avaient étudié la vie de ce rapace dans les livres ou dans les ménageries, nous ont également donné du UG OUliNZTEME LEÇO>-. roman pour de l'histoire. On a siiriiommi' l'Aigle le roi des oi- seaux. Si c'est un compliment qu'on a voulu lui faire, c'est un compliment dont les monarques doivent être peu flattés. Il est Fig. 51. — Aigle impérial, Aquila heliacu. probable qu'une certaine analogie de mœurs entre le Lion et l'Aigle, la grande force de ces animaux, leur vie solitaire, lems habitudes guerroyantes, ont été, dans les âges de barbarie, l'ori- gine d'un titre qui correspondait alors aux idées qu'on se faisait de la souveraineté. C'est, en effet, à ce point de vue que s'est placé Bnffon pour faire la description du caractère de cet oiseau. « L'Aigle, dit l'illustre écrivain, a plusieui-s convenances phy- siques et morales avec le Lion. La force, et par conséquent l'em- KAI.COMDKS. 117 pire sur les autres oiseaux, comme le TJon sur les quadrupèdes. La mafiuauimiLé : ils dédaigueuL égalemeuL les petits animaux et méprisent leurs insultes; ce n'est (pi'après avoir été longtemj)s })r()vo(pié j)ar les eiis importuns de la Corneille on de la Pie (pu; l'Aigle se détermine à les jjniiir de mort; d'ailleurs il ne vent d'autre bien que celui cpi'il coiupiiert, d'autje proie que celle qu'il pr(>nd Ini-mème. La ti'mpérance : il ne mange prescpic jamais son gibier en entier, et il laisse, comme le Lion, les débris et les restes aux autres animaux. Quelque affamé qu'il soit, il ne se jetle jamais sur les cadavres. Il est encore solitaire conmie le Lion, habitant d'un désert dont il défend l'entrée et l'usage de la chasse à tous les autres oiseaux ; car il est peut-être plus rare de voir deux paires d'Aigles dans la même portion de montagne que deux familles de Lions dans la même partie de forêt; ils se tiennent assez loin les uns des autres pour que l'espace qu'ils se sont départi leur fournissent une ample subsistance ; ils ne comp- tent la valeur et l'étendue de leur royaume que par le produit de la chasse. L'Aigle a de plus les yeux étincelants et à peu près de la môme couleur que ceux du Lion, les ongles de la même forme, l'haleine tout aussi forte, le cri également effrayant. Nés tous deux pour le combat et la proie, ils sont également léroces, éga- lement tiers et difficiles à réduire; on ne peut les apprivoiser (pi'en les prenant tout petits. » On verra tout à l'heure ce qu'il laut rabattre de ce tableau. Commençons par bien caractériser ce genre, des plus remar- (piables dans l'ordre des rapaces par la vigueur des espèces qui le conq)osent, par leur audace et par l'énergie de leurs a})pétits, connue par la grandeur de leur tiiille. Leur bec est puissant, fortement recourbé au sommet; leurs ailes sont pointues et aussi longues que la queue; celle-ci est carrée, égale ou étagée; leurs tarses sont conq)létement emplumés jusqu'à la naissance des doi^its. 118 QUINZIÈME LEÇON. Los Aigles reclierchent généralement nnc proie vivante, qu'ils emportent dans leurs aires, placées sur les rochers les plus inac- cessibles; mais, pressés par la faim, il ne dédaignent pas la chair morte. Ils vivent sur les plus hautes montagnes, et ne descendent qu'accidentellement dans les plaines; ils sont répandus sur toute la surface du globe , et une espèce habite la Nouvelle-Hollande et se fait distinguer des autres par sa queue étagée. 11 y a peu de chasseurs qui puissent se vanter d'avoir tué un de ces rois des oiseaux. L'Aigle de Jupiter ne se laisse pas tuer comme un simple volatile, lui que nous n'apercevons guère que par delà des nuages, traversant majestueusement les cieux. Au-dessus de l'Aigle ne peut voler aucun être vivant; entre lui et le soleil il n'y a rien, comme dit le spirituel et savant chas- seur naturaliste, Ch. Boner, que cet au delà que nous appelons V espace. C'est dans cette région qu'il se repose siu' ses larges ailes dorées par les rayons qui les inondent. C'est de cette élé- vation prodigieuse, de ce désert sans limite, qu'il regarde notre planète, et qu'avec une puissance de vision presque surnaturelle il examine les mouvements de tout ce qui vit à plusieurs milliers de pieds plus bas. Rien n'échappe à cette perspicacité, qui ne saurait être égalée que par l'œil prophétique d'un devin. Com- ment donc s'étonner que les anciens aient fait de l'Aigle le mi- nistre du Dieu suprême et armé ses serres des carreaux de la foudre? L'Aigle royal a été souvent aperçu plus haut que tel som- met de onze cents à douze cents pieds au-dessus de la mer. Les chasseurs de l'Oberland affirment que son essor surpasse celui du Gypaète, qui ne le cède lui-même qu au Condor. Son immense énergie musculaire lui permet de lutter contre les vents les plus impétueux et les plus violents. Ramond raconte que, quand il atteignit le sommet du mont Perdu, le point le plus élevé des Pyré- nées, il ne vit aucune créature vivante, si ce n'est un Aigle qui I AIAIOMDÉS. 119 passa au-dessus lU' sa tète, volant avec uni' laiiidilr.cNlraortliuaiie coulic un vêiil liiiicuxqui soulllail du siid-oiicsl. rig. r>i. — Aiyle royal, AquilachrusactûS. Ou sait à quelle distance iucroyalde un Aigic royal peut décou- vrir sa proie; mais on a rarement été témoin d'un aussi grand déploiement de cette faculté rpic dans l'exemple cité par M. Saint- John. En' parcourant la magnifique et déserte contrée entre Ki- leskaet Incluiadampli, en Ecosse, ce chasseur naturaliste vit un de ces oiseaux ])laner sur le versant de la montagne (pii s'élève majestueusement aux yeux des voyageurs. L'Aigle se trouvait si haut dans les airs qu'on l'aurait pris pour un ])oint noir, lors- 120 QUINZIÈME LEÇON. (|uc do cctlc liant ur prodigieuse il aperçut tout à couj) une (jeliuolte dans la jjruyère. Trop éloigné pour foudre directement sur elle, il ierma presque entièrement les ailes et descendit, en décrivant une longue spirale, jusqu'à une certaine distance de terre. Pendant ce temps, la Gelinotte était probablement parve- nue à s'éclipser, car l'Aigle s'arrêta quilques minutes à planer, tournant la tête de tous côtés comme s'il avait perdu de vue sa victime. Mais, découvrant subitement la pauvre bête, il s'élança les jambes tendues et ne faisant, en apparence, qu'effleurer les bruyères, il saisit la Gelinotte, avec laquelle il prit son vol vers la ])lus bîiute crête de la montagne. L'Aiglon, lui-même, a déjà la vue très-développée, car il reconnaît l'approclie de son père et de sa mère, invisibles encore à l'bomme qui les épie dans le voisi- nage de l'aire. Au poids du corps de l'Aigle ajoutez, dit Ch. Boner, celui de la proie qu'il tient dans ses serres; rappelez-vous que cette proie est souvent enlevée à des distances considérables, du fond d'une vallée jusqu'à la cime d'un mont; rappelez-vous que quelquefois l'Aigle IVancbit la cbaiiie alpestre qui sépare dcux^ royaumes. Cal- culez ensuite la force musculaire que la nature a donnée à FAigle, ([uand cette proie est, par exemple, un jeune Cbamois ou un Mouton, et vous aurez une idée de la vigueur et de la puissance tie cet oiseau. Voyez de quel feu brille son regard même dans la cage, lorsqu'il n'est plus qu'un roi captif, et vous comprendrez ses instincts. L'Aigle, par sa taille, par son a})pétit et par la puissance de ses armes, est un des mieux nommés parmi les Rapaces. Mais ceux qui n'ont vu ces terribles oiseaux que dans les cages de nos jar- dins zoologiques ne peuvent se former qu'une bien faible idée de ce qu'ils sont en liberté au milieu des rochers et des monta- gnes. (( J'ai eu, dit le docteur J. Franklin, le bonheur de voir de près ces oiseaux dans leurs farouches retraites, et je n'oublierai r: jamais riiiijUL'ssioii ([iic juodiiisil. siii' moi la JaiiNc cl hiiilalc majoslr de ces lyiaiis ilc l'air. La doriiicrc luis (jiic je rencontrai un Aiiile, cétaiten Auvergne. Je liaversais alors la France, en rcvenanlde rdiiciil, par Marseille. Je venais d'escalader les hau- teurs de celle volcaniciue province, el je me trouvais au milieu des noirs précipices creusés pai" les ancicmies convulsions de la nature. Une cascade se précipitait avec un bruit de toiuierre. Au milien des rugissements de l'eau, un cri court et perçant, qui semblait sortir dos nuages, Irappa mon oreille. En regardant dans la direction d'où était parti ce bruit, j'apeiçus bientôt un petit point noir ([ui se mouvait rapidement vers moi. C'était un Aigle royal ou Aigle doré. L'oiseau veinit évidennnent des plaines qui s'étendent sous les cbaînes de montagnes. Il semblait flotter, ou, pour mieu\ dire, faire voile dans l'océan d'un air relativ(;- iiienl calme. De tenqts à autre cependant il irappait lentement de l'aile connue pour affermir son vol. Voyant qu'il ai)procliait dans une ligne direcle, nous nous cacbàmes, mon guide et moi, derrière un rocher, et nous observâmes ses mouvements à l'aide d'une longue-vue. Lorsijue nous avions commencé àl'apeicevoir, il i)ouvait être à la distance d'un ou deux: kilomètres; mais, en moins d'une minute, il se montra à la portée d'un coup de fusil. Après avoir regardé deux ou trois fois autour de lui, il laissa pendre ses serres, trembla légèrement et s'abattit sur un roc. Pendant un moment il promena encore çà et là ses yeux perçants et brillants, connue pour s'assurer qu'il n'avait rien à craindre, ensuite il fourra sa tête sous une de ses ailes éployées et rangea ses plumes avec le bec. Cela fait, il étendit le cou et regarda fixe- ment le ciel du côté d'où il était venu, puis il poussa (pud(pies cris rapides. Il resta là environ dix minutes, manifestant une grande in(piiétii(le, foulant le granit avec ses serres crochues, toujours impatient, toujours agité, lorsque soudain il sendjla voir ou entendre (piehpie chose. Tout à cou[) il s éleva du rocher sui' T. ;i. 11 122 QUINZIÈME LEÇON, lequel il s'était posé, se lança dans l'air et flotta comme aupara- vant, en faisant entendre le même cri aigu. Uegardant alors autour de nous pour connaître la cause de son émotion, nous vîmes approcher de lui sa femelle. Il vola à sa rencontre, et bientôt les deux oiseaux devinrent invisil)les. C'était le grand Aigle doré; espèce qui se rencontre accidentellement en Angle- terre et en Ecosse, mais plus souvent en Irlande. » Les Aigles, surtout ceux de grande taille, ont été, eu effet, pen- dant longtemps assez communs dans les parties désertes et mon- tagneuses de l'Ecosse. De jour en jour ils deviennent plus rares dans les Iles Britanniques. L'influence de l'homme a chassé ces brigands de l'air des hautes positions naturelles qu'ils occupaient dans les temps anciens. A une époque sans doute peu éloignée, et peut-être arrivée à l'heure où nous écrivons, ces superbes ani- maux auront disparu de la Grande-Bretagne. Il y a une ving- taine d'années, on voyait encore des Aigles sur les hauteurs de Mar et d'Athol, dans le Sutlierland. Aujourd'hui, c'est presque uni- quement dans les solitudes reculées desHighlands, dans quelques îk's situées au nord-ouest des côtes de l'Ecosse et dans 'es déserts du nord de l'Irlande qu'on rencontre parfois des Aigles ayant les proportions majestueuses que présentaient ces oiseaux dans les temps primitifs de l'Europe. Même dans ces montagnes, la ci- vilisation a trouvé le moyen de détruire, du moins en partie, ces incommodes voisins qui par leurs ravages, monaçaient la sé- curité de l'homme et des troupeaux. Les sociétés d'éleveurs en ont encouragé la destruction à l'aide de primes offertes aux chas- seurs; et les gardes-chasse anglais ont achevé l'œuvre au moyen des pièges. Ces magnifiques oiseaux se rencontrent néanmoins encore dans toutes les parties niontucuses de l'Europe. L'Aigle royal est celui qu'on y remarque le plus fréquenmient, surtout au noid; il est plus commun et même sédentaire en Suisse, en France, dans les basses Alpes et sur les montagnes du Dauj)liiné; I Al.COMhKS. 123 [iliis riUT" (l;ms Il's Pyiviiées; mais il semijliî que, coniparalive- iiiciil à CL's localilrs, il uIioikK' (hiiis les lli^lilaiuls d'Ecosse. H liai il, sou aiie dans les eavilés de loelieis à pie et inaccessi- bles, sur (|uelque rebord de précipice, où l'Aiglon grandira à l'abri des animaux (jui Tattaipieraient en l'absence du père et de la mère : un roc (pii fait face au midi est celui qui leur convient lemii'ux, parce que celte situation conserve plus longtemps la cbaleur de l'œuf (piand la mère le quitte. Comme ces rocs inac- cessibles ne se rencontrent pas aisément, une fois que l'Aigle s'est installé dans celui qui lui paraît le plus commode et le plus sur, il y re^ieut cba(pie année à l'époque de la iionte, et il y est bientôt remplacé s'il l'abandonne. Tel est le rocber de Robrmoos, cité par M. Cb. Boner, et qui se trouve dans le domaine appar- tenant au prince Frédéric Waldburg-Wolfegg-Waldsée, à qua- rante kilomètres environ du lac de Constance. Ce rocber, occupé depuis un temps immémorial, l'était encore en mars 1 861 , quoi- que les occupants de l'année précédente eussent été tués. Quel- quefois cependant, dans des localités encore plus désertes, l'Aigle place son aire sur des points moins inabordables Construite avec des tiges et des racines de bruyère, la de- meure de l'Aigle dure effectivement plusieurs années, et peut, à l'aide de cpielques réparations légères, abriter plusieurs géné- rations. C'est réellement un ouvrage assez considérable pour n'être fait ([u'une fois, et assez solide pour durer longtemps. Ce nid est construit à peu près comme un plancber, avec de petites percbes ou bâtons de cinq à six pieds de longueur, appuyés par les deux bouts et traversés ou entrelacés par des branches sou- ples recouvertes de plusieurs lits de joncs et de bruyères. Ce ])lancber solide est large de plusieurs pieds et assez ferme, non- seulement pour soutenir l'Aigle, sa femelle et ses petits, mais pour supporter encore le poids d'une grande quantité de vivres. On a trouvé en Angleterre, dans le Derbysbire, un nid construit 124 QUINZIEME LEÇON, avec de grands bâtons; il reposait d'un côté sur le coin d'un ro- cher très-escarpé, et de l'autre sur deux bouleaux qui avaient eu la fantaisie de végéter dans cet endroit. Il contenait un Aiglon, un Lièvre mort et un Agneau. Les œufs, dont la coquille est forte et de grande dimension, sont au nombre de deux, rarement trois ou quatre. Leur forme, cà peu d'exceptions près, est généralement ovalaire; les bouts aussi obtus l'un que l'autre; leur coquille, d'un grain moins épais que celles Vautours, est blanche et légèrement bleuâtre dans sa trans- parence, et extérieurement poreuse, quoique unie, mate et sans reflet. La couleur de l'œuf de IWigle doré ou Aigle fauve, dont nous nous occupons principalement ici, est d'un blanc très-légè- rement teinté de bleuâtre, et presque toujours maculé de nom- breuses taches variant du brun violacé au brun jaunâtre, et de quelques autres taches d'un gris lilas, ressemblant le plus sou- vent, les unes et les autres, à des éclaboussures dirigées du gros bout vers le petit, et en partie clair-semées distinctement, ou réunies en larges plaques; parfois le blanc de la coquille paraît teinté de jaune sale et simplement moucheté par intervalles de teintes de cette couleur. Les diamètres sont de sept centimètres et demi à six centimètres sur cinq et demi. Quel que soit le nombre de ces œufs, il y a rarement plus de deux petits, et le plus souvent un seul', ce qui est déjà beaucoup, à cause des difficultés qu'éprouvent le père et la mère à trouver une nour ritui-e suffisante. Le mâle prend part aux travaux de l'aire et couve à son tour. Si même la femelle vient à périr, il se charge seul du soin des œufs ou des Aiglons. Pendant les huit ou dix premiers jours, le jeune Aiglon est nourri avec des morceaux tendres, comme les entrailles d'animaux, puis avec des chairs séparées de l'os, bientôt enfin on lui jette des carcasses entières, qu'il dépèce et dévore comme il ])eiit. Le père et la mère restent à peine six ou linil secondes rAI.COMDKS. 125 dans le nid cliaciuo fois (jii'ils y vioiiinMii, et deux jours s'écou- lent souveiil entre deux visites; l'Ai^^lon est ainsi (!X})Osé à jeû- ner -il n'a reçu qu'une provision insuflisante. Mais une fois sortis (in nid, les Aillions sont en (juelquc sorte baïuiis par leurs parenis, et doivent elierelier en\-iiiènies leur subsistance. 11 ne l'ant i)as croire, dit M. Ch. Boner, à qui nous devons ces nouvelles et minutieuses observations, que, parce que l'Aigle parcourt un vaste espace, il doive nécessairement trouver des aliments en abondance. La nalnre y a pourvu en rendant l'oiseau, même nouvellement éclos, et contrairement aux besoins impérieux des an! res jeunes oiseaux, susceptible de jcnner des jours entiers, et jnsipi'à une ou deux S(;maines, connue le font le Hibou et le firand-Duc. Aussi l'Aii^le se gorge-t-il, si le gibier abonde, et cinq à six livres de viande disparaissent en un seul repas, quand il a subi une longue abstinence. Loin de justifier sa réputation de courage et de magnani- mité, l'Aigle est un oiseau vorace, avide d'aliments impurs, et paresseux tant qu'il n'est pas harcelé par la faim. Quoiqu'il ait des ongles et un bec en état d'entanier une peau très-dure, il préfère conserver sa proie jusqu'à ce qu'elle soit corrompue; et malgré sa vigueur et son agilité sans pareilles, il aimera mieux dévorer une charogne que se mettre en chasse. Rencontre-t-il quel([ue carcasse de Mouton ou de Chien, il se gorgera comme un Vautour, jusqu'à ce qu'il ne puisse plus s'envoler. Des Aigles, surpris dans cet état d'engourdissement, ont été tués à coups do bâton. Quand il n'a pu choisir sa proie au milieu d'un troupeau, il attaque les Lièvres et les Tétras Ptarmigans. A la suite des inondations et des ouragans de neige, l'Aigle se met en quête des Brebis noyées ou étouffées. De loin en loin, il arrive qu'un (^erf blessé à mort vient expirer dans la solitude et lui fournit une provision durable. Il prend (jnelquefois, mais rarement, des Gelinottes au vol. M. 126 QUINZIEME EEÇON. L'Aigle n'a pas les mêmes avantages qne le Fancon pour saisir sa proie. Ce dernier n'attaquant en liberté que des oiseaux génu- ralement plus petits que lui, ne rencontre aucune résistance. Il n'a point à se défier d'un danger personnel quand il chasse; il exécute tous ses mouvements avec la prestesse qui appartient à sa taille, et s'introduit dans des lieux relativement étroits, inter- dits à l'envergure de l'Aigle. L'Aigle n'enlève que des objets qu'il peut saisir dans son essor oblique. 11 ne descend sur au- cune partie du sol qu'avec la certitude de pouvoir remonter en décrivant la même courbe hardie. Il ne se hasardera pas à être cerné dans un passage resserré; en un mot, pour saisir un Agneau ou tout autre animal, il lui faut le même champ qu'à l'Hiron- delle pour attraper les insectes qui volent sur une pièce d'eau. C'est ce qui protège maintes créatures contre un si formidable ennemi. Le moindre buisson devient un abri pour les oiseaux ou les petits animaux qu'il poursuit, car l'Aigle pourrait y engager ses serres, mais il manquerait d'espace pour développer ses ailes. Dans ce cas il aime mieux jeûner que se mettre dans l'embarras. Bulibn cite un Aigle qui, pris dans un piège, vécut environ qua- rante jours sans aliments, et qui ne parut affaibli que vers les huit derniers jours; on le tua pour ne pas le laisser languir plus longtemps. Cette disposition à supporter facilement l'abstinence n'est d'ailleurs point restreinte à l'Aigle : tous les animaux de proie sont organisés de manière à supporter de longs jeûnes. La vue perçante de l'Aigle embrasse en vain tout un canton; il rencontre souvent de nombreuses difficultés; le troupeau parmi lequel il semblerait n'avoir qu'à choisir une victime a aussi son instinct craintif, qui lui révèle l'approche de Tennemi et le moyen de parer ses attaques. Les Moutons se serrent les uns contre les autres en troupe compacte, les Brel)is autour de leurs Agneaux, et s'ils ont pu se réfugier sous un arbre, contre une haie ou sur le revers d'une colline, et qu'ils se sentent dans une position avaii- 1 A 1X0 M DÉ s. 127 tagcusc, ils s'nuiincnl de comMi^c cl (r(S[u'iiiiiro. Dans ce cas l'AigU^ ne songe niillcuiciil, à ;ill;i(|ii('i', snrluiil, si le Iroiipcan ost sous la gardi' d un Ikhiiihc ou |tivs de son lialiihiliun. ('oninie tous los animaux sauvages, l'Aigle craint riioinmc, cl, lidèle à sa tacli(iuc de sui[)iis(', il lu; livre jamais le condialàun adversaire qui })eut lui opposer nne ai me dont mi coup rendrait la victoire même dangereuse. On a vu un Chamois, abrité par derrière, faire reculer un aigle avec ses cornes. Grellet, dans ses Mémoires, ra- conte qu'il découvrit un jour un Loup et un Aigle morts à côté l'un de l'autre. Le duel, dents contre serres, avait été l'uneste à l'oiseau comme au quadru})ède. Les montagnes de la Ikwière al)ondent en Chamois, et l'Aigle leur l'ait 11 équenmient la chasse; il a recours, ou à peu près, aux manœuvres que nous avons vu pratiquer par le Gypaète. L'occa- sion se présente souvent d'étudier ces manœuvres de chasse et les ruses de l'Aigle modifiées par les circonstances. Un Cliamois adulte, raconte M. Boner, s'était aventuré sur la crête d'un ro- cher, comme cela arrive si souvent h ces animaux; il est bientôt aperçu par un Aigle, qui, ne pouvant, à cause de son immense envergure, descendre assez près du rocher pour y saisir sa proie, feint cependant de s'élancer sur elle, de manière à la faire recu- ler pas à pas jusqu'au bord du précipice; et là, simulant un der- nier assaut, TAigle fait; perdre pied au Chamois, qui tombe selon son calcul, et roule de saillie en saillie. Mais, au moment où l'Aigle croyait jiouvoir le saisir avant qu'il se noyât dans un lac qui était au-dessous, il découvre deux bateliers qui, ayant suivi tous les mouvements stratégiques de l'oiseau, le forcent 5 battre lui-même en retraite et s'emparent du butin. Le même chasseur a vu un Aigle, traquant un Lièvre dans un champ couvert de neige, précipiter son vol circulaire avec une telle rapidité tpie la pauvre bête ne pouvait fuir d'aucun côté sans êhe immédiatement dislancée par son tyran, rpii s'arrêtait 128 OTIINZIÈME LEÇON. soudain et semjjlait jouir de la terreur de sa craintive victime. Quelque extraordinaires que paraissent les distances parcou- rues parTAigle, on s'en étonne moins lorsqu'on sait que chaque coup d'aile lui fait franchir un espace de soixante pieds en une seconde. Cette rapidité d'essor est un attribut de puissance qui frappe l'imagination, et cependant il y a quelque chose de plus imposant et de plus majestueux encore dans cette progression à travers les airs, c'est le calme de l'oiseau, ailes déployées comme les voiles d'un navire, et porté en avant par le simple acte de sa volonté. On ne peut s'expliquer comment il reste ainsi suspendu sans un seul mouvement apparent, et naviguant dans une direc- tion parfaitement horizontale, sur près de deux kilomètres d'é- tendue. Au milieu du vol le plus rapide, l'Aigle s'arrête instan- tanément et descend, ailes repliées, d'une hauteur de trois ou quatre mille pieds, tomhant ainsi en quelques secondes comme un corps inerte, puis tout à coup ses ailes s'ouvrent, forment un immense éventail, et l'oiseau se relève élégamment et sans effort, tenant dans ses serres l'objet qu'il a saisi trop rapidement pour qu'on ait pu s'apercevoir de ce temps de son mouvement. On a vu des Aigles tuer leur victime en la frappant d'un couj) d'aile, et sans la toucher avec leurs serres. Beaucoup de gens hésitent pourtant encore à croire que ces oiseaux aient une force suffisante pour enlever les enfants et les Moutons. Si cette accu- sation reposait seulement sur deux ou trois récits plus ou moins vagues, on pourrait encore douter; mais les faits sont, au con- traire, très-nomhreux et attestés par des témoins dignes de foi. Les naturalistes qui contestent sur ce point le récit des voyageurs, en parlent fort à leur aise. « J'avoue, dit le docteur Franklin, que les Aigles de leurs collections ne sont jamais venus les trouver au coin du feu, ni les alarmer sur le sort de leurs enfuits; mais, si nos sceptiques acîadémiciens avaient vécu dans les i)ays où ces oiseaux commettent toutes sortes de hrigandages, ils modifie- FAIXONTDÉS. 129 raient peu t-êtir leur opinion. » L'évê([U(! Iléber raconte (pic pen- dant un (le ses voyages dans les niontaf^nes d(i l'Inde, il a[»i)rit (ju'on se plaignait heaueonp des cidrvcnients d'cnrants }»ar les Aigles. Mais il n'est i)oint nécessaiie d'aller si loin pour trouver les traces de si ciu(3ls niéi'aits. Dans l'ilc de Syke, en Ecosse, une femme avait laissé son enfant, pour un temps fort court, dans un champ : un Aigle emporta cet enfant dans ses serres, et traversa au vol toute la longueur d'un lac. Quelcpies gens de la campagne qui gardaient leurs troupeaux aperçurent l'oiseau déposer son fardeau sur lui rocher, et, entendant les cris de l'enfant, ils se rendirent en toute hâte sur le lieu de la scène, où ils trouvèrent la victime saine et sauve. En Suède, il y a une douzaine d-'années, une femme travail- lant dans un \)i\vc de brebis avait déposé son enfant sur le sol, à une petite dislance; un Aigle s'abattit et enleva l'enfant. Pendant longtemps la malheureuse mère entendit la pauvre victime criant dans l'air; mais il n'y avait aucnn moyen de lui porter secours. Bientôt les cris cessèrent; la mère devint immédiate- ment folle, et, au dire du docteur Franklin, elle vivait encore, il y a (pielques années, dans une maison d'aliénés. Au printemps de 1847, un Aigle, furieux de la perte de ses aiglons, avait enlevé un enfant de dix ans, dans la commune de Héry-sur-Alby (nous ne savons si ce nom est l)ien orthographié), dans le canton de Genève. Cet enfant fut déposé à environ six cents mètres de l'endroit où il avait été saisi. H fut heureuse- ment délivré par des bergers témoins du fait, et qui accoururent. L'enfant n'avait qneqnebpies blessnres faites par les serres. A Tirst-Ilolin, Tune des îles Feroë, placée entre le nord de l'Ecosse et 1 Irlande, un Aigle enleva un enfant qui se trouvait à une petite dislance de sa mère, et l'emporta dans son aire, placée sur la pointe d'un grand roc, si escarpé que les plus hardis na- vaient jamais osé le gravir. La courageuse mère trouva seule le lôO OIINZIHME LEÇON, moyen d'escalader ce rocher. Mais, bêlas ! il était trop tard : l'en- fant était mort. En Amérique, dans la paroisse de Saint-Anibroise, près de New-York, deux garçons, l'un âgé de sept ans, l'autre de cinq, étaient en train de faire la moisson, pendant que leurs parents dînaient. Un grand Aigle, fendant l'air à toutes ailes, essaya de saisir l'aîné, mais il manqua heureusement son coup, et s'abattit à petite distance ; quelques instants après il recommença son at- taque. Mais le jeune et courageux moissonneur se défendit brave- ment avec sa faucille, et au moment où l'Aigle fondit sur lui l)Our la seconde fois, il lui porta sur l'aile gauche un coup si vi- goureux que cette aile fut entamée et que la pointe de l'instru- ment traversa les côtes et pénétra dans le corps du ravisseur, qui resta sur place. La faim seule peut expliquer une pareille au- dace. Les grands Aigles sont très-communs dans cette partie du nouveau monde; ils emportent souvent de grosses volailles et des pièces de bétail, mais c'est le seul exemple qu'on cite dans le pays, d'une attaque dirigée contre des enfants. Enlin, le docteur Tschucli rapporte que dans un village des montagnes des Grisons, en Suisse, un Aigle fondit sur un enfant de deux ans et l'emporta. Aux cris de la victime, le père accou- rut et poursuivit le ravisseur sur les rochers. Coiume le fardeau était lourd, l'Aigle, avait lâché sa proie, mais le pauvre enfant était mort, et il avait les yeux crevés. Le père désolé promit de se venger et guetta longtemps le meurtrier, qui rôdait continuel- lement dans le voisinage. Il réussit un jour à le prendre vivant dans un piège à renard. Dans sa colère et son empressement à s'en saisir, il se jeta sur lui si imprudemment, qu'avec son bec et la patte qui lui restait libre l'oiseau le blessa grièvement. Des voisins accourus cà propos tuèrent l'Aigle à coups de bâton. On voit, par ces nombreux exemples, et contrairement à l'o- pinion généralentent accréditée dans la science, que si l'Aigle est !■ Al.r.oMDKS. loi (•;i|ialtl(' (le voler à iiiic ((iiisidnnl'lc dislaiicc avec un aLiiicaii ou un mouton dans ses sonos; il [iciil pairailcuicnL iticn aussi cn- levor uu oiilaut. Une autre es|icee, rAii^le des nKtnlaiines ou Ai;jle à (|ueue éla- nce, es! [tour rhéinis|»lière du ^m\ ee (pTesi l'Aii^le royal [loui' i[MOiie élagw, Aqidla fucosa, (rupii-sGouli le noire. C'est VAquila fucosa de Cuvier, le Wol-dja des abori- gènes dos montagnes et des plaines de l'Anstralie oeeidentalo, l'Aiglo-Faucon des colons. Il est répandn généralement sur tonte la partie méridionale de l'Australie; on le rencontre en grand nombi'c à l;i toire do Van-Diomen et sur les grandes îles i]u dé- 152 OUINZIÈME LECUN. tioit de Bass, et selon toute probabilité, on doit le trouver, au midi, aussi rapprocbé des tropiques que dans le nord on trouve l'Aigle royal rapproché du pôle. Doué d'une grande force et féroce à l'excès, il est le fléau des bergers et des éleveurs, qui lui font une guerre à mort et le poursuivent sans relâche. M. Gould en tua un (pii pesait neuf livres et mesurait six pieds huit pouces d'enver- gure, mais ce naturaliste en a vu de plus grands. On peut se faire ime idée de la force de cet oiseau par celui dont parle Collins : Il avait été pris par le capitaine Waterhouse, dans son expédition il Broken-Bay, et quoique attaché au fond du bateau et les jambes liées, il enfonça ses serres dans le pied de l'un des hommes de l'équipage. Pendant les dix jours que dura sa captivité il ne vou- lut accepter de nourriture que d'une seule personne. Les naturels le reg^ardaient avec terreur et affirmaient, en l'examinant, qu'il était de force à enlever un Kang'^ourou de moyenne taille. Le captif ne put supporter sa prison, et, un beau matin, on ne trouva plus que ses entraves, dont il avait su se débarrasser. Cet Aigle se nourrit principalement de Kangourous de la petite espèce. Il a les mêmes habitudes et les mêmes instincts que l'Aigle royal, il attaque des Outardes, deux fois aussi grosses que lui; mais le Kangoiu'ou est sa nourriture de prédilection. C'est le capitaine Flinders qui découvrit cet Aigle en Australie. Ce voya- eur se promeiiait un jour avec quelques-uns de ses officiers, juand un grand Aigle, à l'aspect farouche et aux ailes déployées, approcha tout d'un bond, puis, s'arrêtant court cà une distance 'environ vingt mètres, il s'éleva dans un arl)re. Bientôt après un oiseau de la même espèce se montra, et, volant au-dessus de la tête des promeneurs, il p;u^ut vouloir s'abattre sur eux ; mais il changea d'avis avant de les toucher. Le capitaine Flinders su})posa ([ue ces Aigles le i)renaient, lui et ses compagnons, [lour une bande de Kangourous qui, lorsqu'ils se tiennent sur leurs pattes de derrière', comme c'est leur hal)itude, ont, jus([u'à un certain I A ICO MI) i; s. 153 |K)iiil, l;i (aille êl, la joriiic (liiii lioiiiiiic. Ihii' cii-coiislaiice i'éo- gi'apln(Hic cloiiiiait (iiiclinic viaiscmblaiicc à i'liy[)oLli('S(3 du capi- laiiic. (l'ost ([lie la contivc élail alisolumciiL déseilc cl sans au- cimc Iracc (riialiilalioii, de sorte (|iic ces Aigles pouvaient bien n'avoir encore jamais vu d'hommes. Mais à présent le mouton se promène où bondissait autrefois le Kan-^ourou, et le terrilde oi- seau à queue élagée lait uue énorme consommation d'agneaux. Il ne dédaigne cependant pas la cliarogne, car M. Gould, dans l'une de ses expéditions dans l'intérieur des plaines septentrio- nales de Liverpool (Australie^ n'en vit pas moins de trente à ([uarante autour d'une carcasse de buffle. Quelques-uns, gorgés jusqu'au bec, étaient perchés sur les arbres voisins; le reste de la bande continuait le festin. Il ajoute même que cet Aigle suit les cliasseurs de Kangourous des journées eutières, pour profiter des débris que jettent ceux-ci lorsqu'ils vident leur gibier. Il y a quelqjies exceptions à l'amour des Aigles pour les soli- tudes : on en reueontre ([uelquefois daus d'autres parties de la Grande-Bretagne moins sauvages que les déserts des Ilighlands. Le docteur J. Franklin rapporte qu'un gentleman lui a raconté avoir été visiter, en Ecosse, un ami près de la maison duquel était un nid qui, pendant plusieurs étés, avait été habité pai' deux Aigles. Cette aire se trouvait placée sur une montagne ro- cheuse, à quelque distance d'un bloc de pierre d'environ six pieds carrés. Le maître de la maison et ses gens trouvaient sur ce bloc, pendant le temps que les deux Aigles avaient des petits, une provision de Coqs de bruyère, de Perdrix, de Lièvres, de Lapins, de Canards, de Bécasses, et, de temps à autre, des Chevreaux, des Faons et des Agneaux. Lorsque les Aiglons étaient assez forts pour sauter sur cette pierre, les Aigles appor- taient des Lièvres et des Lapins vivants, et apprenaient à leurs petits à immoler les victimes. Mais de temps en temps les Liè- vres, les Lapins, les Rats, n'étant pas suffisamment affaiblis par T. II. 12 154 QUI>'Z1EME LEÇOiN. leurs l)lessuics, i)arveiiaieiit à s'échapper de la serre des Aiglons. Comme les Aigles avaient fait de la pierre de la montagne une sorte de garde-manger, toutes les fois que des visiteurs venaient à r improviste, le maître de la maison avait coutume de recou- rir à cet en cas. Il envoyait ses domestiques pour savoir ce que ses voisins du rocher tenaient en réserve, et rarement ils reve- naient sans gibier. Lorsque le gentleman ou ses gens enlevaient ces provisions, les Aigles n'étaient pas longtemps sans apporter d'autres vivres. Mais, lorsque le fruit de leur chasse ne leur était point enlevé, le père et la m?re se promenaient çà et là aux environs, et semblaient jouer avec leurs petits, jusqu'à ce que les provisions fussent tout à fait épuisées. Pendant tout le temps que la femelle couvait, le mâle apportait seul de copieuses pro- visions sur le bloc. Ces deux Aigles faisaient bon ménage, soi- gnaient bien leurs petits jusqu'au moment oi^i ils pouvaient pren- dre leur volée. Dès lors les Aiglons devaient quitter non-seulement leur berceau, mais la contrée, et on ne les revoyait plus. Ces exigences brutales se retrouvent, comme nous l'avons déjà dit, chez tous les carnassiers. Il leur faut un domaine assez vaste pour suffire à leur appétit, et qu'ils exploitent sans concurrence. Ce fait d'approvisionnement facile aux dépens des Aigles n'est pas unique. On cite encore un pauvre habitant du comté de Karry, en Angleterre, qui pourvut abondamment à la subsistance de sa famille pendant un été entier, en prenant dans le nid d'un Aigle royal le gibier qu'y appoitaient le père et la mère; et, pour pro- longer la durée des soins des parents et de l'approvisionnement au delà du terme ordinaire, il guetta le moment où les Aigles étaient en chasse, coupa les plumes des ailes des Aiglons, et re- tarda ainsi beaucoup leur départ. Un fliit assez curieux de 1 histoire des Aigles et en rapport avec leurs instincts chasseurs, ferait croire que ces oiseaux n'exercent pas leur industrie dans le voisinage de leur aire et lALCONlDÉS. 135 qu'ils préfèrent niarniidcr nu loin. Aux îlos Sliianf, ^Toupo (h rociiers situés culro los Hébrides, les habitants assurent que les Aigles, qui sont assez nombreux, surtout dans la saison de l'in- eul)ation, s';d)sli('nueiil (1(> iioiurir leurs [)elits avec les animaux appartenant à l'île dans laquelle ils oui fixé leur domicile. Ils les apportent invariablement des îles voisines, et souvent d'une dis- lance de plusieurs kilomètres. Chez les Romains, l'Ai^^le marchait à la tète des aimées; mais il ne finit point perdre de vue le témoignage de Pline, le natura- liste : « L'Aigle, dit-il, fut substitué aux autres enseignes par Caïus Marins. Ce n'était pas d'altord l'oiseau de la nation, c'était celui de la dictature. » Le caractère intraitable, le poids de l'Aigle et sa force, dont il est toujours prêt à abuser, ne permettent guère de l'employer à la chasse. Les anciens fauconniers de l'Occident ne s'en servaient pas; ce n'est qu'en Russie et dans les pays orientaux qu'il a été possible de le dresser. Nous voyons en effet que les Tnr tares prennent de jeimes Aiglons et les dressent à la chasse du Lièvre, du Renard, de l'Antilope et même du Loup. Il se peut, néan- moins, que l'oiseau employé par eux et désigné par les voyageurs sous le nom d'Aigle, ne soit réellement pas un Aigle, mais une grande espèce de Faucon. On cite surtout une tribu des Kirguis comme affectionnant ce genre de chasse. Le Kirguis, monté à cheval, place sur le devant de la selle l'oiseau de proie, dont la tête est couverte d'un capuchon. Dès que le chasseur aperçoit l animal qu'il se propose d'atteindre, il découvre la tête de l'oi- seau, qui s'élance tout à coup sur sa proie, l'étreint dans ses fortes serres et ne lâche prise que lorsque son maître vient la lui en- lever. Cette espèce d'Aigle, qui est appelée Barkout par les Kir- guis, est tellement estimée de ces peuples, qu'ils font volontiers le sacrifice d'un de leurs Chevaux et de leuis prisonniers pour posséder un de ces oiseaux chasseurs. 136 QUINZIÈME LEÇON. Un professeur allemand, Reisner, publia, il y a une trentaine fVannées, une brochure sur l'emploi qu'on pourrait faire de l'Aigle pour diriger les ballons. Il précise le nombre de ces oi- seaux à atteler suivant la proportion de l'aérostat, et indique la manière de harnacher, d'instruire et de guider ces coursiers de l'air. Cette excentricité peut être ajoutée à celle de Santiago Car- denas, qui, dans le même but, proposait aussi d'atteler des Con- dors. Quoique l'Aigle soit d'un mauvais naturel, on a des exemples de sa soumission. En 1807, un Aigle d'une grande beauté était conservé à la ménagerie du Muséum de Paris, et il portait à l'une de ses pattes un anneau d'argent. Il avait été pris au milieu de la forêt de Fontainebleau, dans une trappe à Renard, dont le res- sort lui brisa une patte. Sa guérison fut longue et le traitement pénible. Il fallut recourir à une opération douloureuse; l'Aigle la supporta avec une grande patience. Pendant cette opération, sa tête seule était libre; mais il ne chercha nullement à s'opposer par des coups de bec au pansement de sa blessure, dont il fallut extraire plusieurs esquilles. 11 n'essaya pas non plus de déranger l'appareil qu'exigeait la fracture. Enveloppé dans un linge et couché sur le flanc, il passa toute la nuit sur la paille, sans faire le moindre mouvement. Le lendemain, lorsque la consolidation de l'appareil permit de démaillottcr le blessé, il se plaça de lui- même sur un perchoir, où il resta toute la journée, appuyé sur sa bonne patte, sans faire aucune tentative pour s'échapper, quoique les fenêtres fussent ouvertes. Cependant il refusa toute nourriture jusqu'au treizième jour de sa captivité. Ce jour-là, on lui présenta un Lapin, qu'il tua d'un coup de bec et qu'il mangea. Pendant vingt et un jours, il ne bougea pas de son per- choir. Le vingt-deuxième jour il commença à essayer le membre blessé, sans déranger en rien l'appareil, et il reprit peu à peu l'usage de sa patte. Cet oiseau passa trois mois dans la chambre FALCONIDÉS. i'.T (lu prdc' im\ soins ilnquol il rhiiUonlic. Aussitôt qiin lo fou était allumé, il ;nriv;iit se cliMiilTcr et se laissait caresser. A l'heure du couchei-, il rciiKuilail sur sou |i('ivli(»ir et se plaçait aussi près que possible du lit de sou cauiaïade de eliambre; mais, aussitôt (pie la lumière était éti'iute, il s'éloignait à l'autre extrémité du perchoir. La confiance (pi'il avait dans sa force semblait bannir chez lui toute défiance, il est impossible de montrer plus décourage, plus de résignation, on pourrait dire plus de raison, que n'en montra cet Aigle pendant la longue période de sa maladie. Avant de venir au Jardin des Plantes, il avait appartenu à l'im- pératrice Joséphine. On l'avait habitué à vivre avec un jeune Coq anglais, qui finit malheureusement victime d'un accès de colère de son compagnon. Ce fait et plusieurs autres prouvent qu'il n'est pas impossible d'apprivoiser l'Aigle. Le village d'Eblingen, près du lac de Brientz, dans l'Oberland bernois, est renommé pour ses nids d'Aigle. A une lieiie à peu près de ce pays, dans une paitie sauvage et dénudée des monta- gnes, il est un endroit que les Aigles affectionnent tout particu- lièrement. Perchés sur des pics inaccessibles, ils dominent et inspectent la grande vallée des Lacs. Les chasseurs Eblingenois leur font une guerre perpétuelle et les attirent dans leur voisi- nage en accrochant aux arbres des animaux morts, et surtout des Chats à demi grillés. Cela se passe en été, et comme alors l'Aigle n'est pas ali dépourvu et qu'il peut choisir des mets plus friands, il dédaigne souvent la curée. En hiver, les chasseurs mettent leurs appâts à terre et les y attachent avec des pieux. L'Aigle. ne peut pas s'enlever de terre aussi rapidement qu'il le ferait d'un perchoir élevé, et, quand une fois il est attablé, il y reste souvent des heures entières. Les amorces sont placées de manière à être vues du village à l'aide de lorgnettes. Les chas- seurs, pour qui ce genre d'exercice est une passion, font conti- nuellement le guet à leiu's fenêtres. Quand ils voient un Aigle à 12. 138 QUINZIÈME LEÇON, la cnrée, ils partent, et, bien qu'ils aient une bonne lieue à fiiire à travers les rocs et les broussailles avant d'arriver à portée de fusil de l'oiseau, ce dernier leur échappe rarement. Les environs si éminemment pittorescpies d'Eblingen offrent partout aux yeux du touriste le spectacle dégoûtant de ces charognes, qui se ba- lancent aux branches des arbres : ici c'est un Chevreau putréfié, là c'est une tête de Cheval infecte, plus loin c'est un Chat à moitié rongé. 11 est extrêmement difficile de parvenir à Taire d'un Aigle et de se procurer des œufs de cet oiseau ou des Aiglons. C'est, en gé- néral, en profitant de l'absence des Aigles occupés à la chasse que les dénicheurs, souvent en exposant leur vie, se font des- cendre, à l'aide de cordes, jusqu'à l'aire. Guidés tantôt par l'es- poir du gain, tantôt par le désir de voir le couple abandonner une région qu'il dévaste chaque jour, ils ont la précaution de se munir de pistolets ou de bâtons ferrés, pour le cas où le pcre et la mère viendraient les attaquer en les surprenant pendant l'en- lèvement de leurs petits. M. Bailly, conservateur du Muséum d'histoire naturelle de Savoie, a eu occasion de voir, à Saint- Michel-des-Déserts, un homme de trente ans qui s'était ainsi laissé surprendre par le père et la mère de deux Aiglons. Il a assuré qu'il aurait infailliblement péri des coups de bec et de poitrine que le mâle et sa femelle essayaient de lui porter à la tête, en plongeant alternativement sur lui, s'il n'avait eu soin de s'armer d'un bâton ferré à la pointe, avec lequel il put se défendre. L'escarpement inaccessible des lieux où l'Aigle place son aire, la hauteur de son vol, la puissance de sa vision, la prudence qui le tient loin des habitations, expliquent comment il est si rare, aujourd'hui surtout, qu'un chasseur ait la bonne fortune de tuer un si formidable oiseau. Un Bavarois, Joseph Solacher, est cité pour en avoir tué trois, et le hasard seul lui procura le Iroi- FALCONIDÉS. ' 139 sicmo. Mais lo grand tiioiir d'Aigles de ce siècle est le comie Max d'Arco, (|ui en a liir dix, don! qiialre dans le voisinage de . leur aire, et les aiilrcs (|iril avait adciidii à raflùL, en exposant nn Clievicau on nii Clianiois comme a|)[iàl. Le jonniid de cet in- trépide cliassi'ni" est très-intéressant, el il peint heanconp mieux les mo^nrs des Aigles qne la j)lnpait des livres spécianx; mal- lienrensement nons ne ponvons le reprodnire, à canse de son étendue. La durée de la vie d'un Aigle est évaluée à plus de cent ans par un grand nombre de naturalistes; et Klein cite l'exemple d'un Aigle qui vécut en captivité, à Vienne, pendant cent qua- tre ans. On compte douze espèces d'Aigles réparties dans les diverses contrées du globe, dont deux seules, cosmopolites, se retrouvent dans l'Amérique septentrionale : c'est, d'une part, notre Aigle doré on royal, de l'autre, l'Aigle impérial. MATIERES DES LEÇONS DE LA PREMIÈRE PARTIE DU TROISIÈME VOLUME iiistoire, description, mœurs des oiseaux grimpeurs, perroquets el pics Cette cinquième Partie est sous presse et paraîtra le 25 octobre. PRIX Chaque demi -volume, figures noires T»!'. 50 c — figures en couleur retouchées au pinceau . H -c^>^ MUSÉE ORNITHOLOGIOUE PAR J. C. CHENU, O. DES MURS ET J. VERBEAUX Cliaque volume de 100 Planches coloriées comprenant environ 150 oiseaux classés par ordres, familles et genres, avec la synonymie, la description et l'iiistoire sommaire de chaque espèce. . Prix : SO francs Le premier Volume paraitra le 25 aoâl. MANUEL DE CONCHYLIOLOGIE ET DE PALEONTOLOGIE CONCHYLIOLOGIOUE PAR J. C. CHElWr Deux volumes grand in-8, avec 5,000 gravures intercalées dans le lexle Prix : 50 francs CHEZ VICTOR MASSON, libraire, place de l'école-iie-mkiieci?(e l'ARlh. — IMC. SIMON RaÇON ET COMI'., RUE D EJiFUUT 113017 €^--:'%~ lfW§^ m